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Mounia Akl, réalisatrice libanaise: «La création est un acte de liberté»

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Mounia Akl est une réalisatrice libanaise. Dans le contexte de ce pays où aucun financement n’existe pour le cinéma, elle compte sur des co-productions internationales. Et le septième art devient chez elle un acte de résistance et de liberté. Au même titre que la musique, ou l’humour, «l’un des moyens de survivre au Liban» sur le plan psychologique. Son dernier film, Costa Brava, Lebanon, raconte le destin concret d’une famille sur fond de crise politique au Liban. Rencontre.

Le Regard Libre: Votre film critique indirectement le gouvernement libanais. Comment a-t-il été reçu par la population et la classe dirigeante du pays?

Mounia Akl: C’est un film dans lequel j’essaie d’observer la structure d’un système qui ne fonctionne pas à travers le microcosme de cette famille qui se retrouve prise en otage – comme le Libanais aujourd’hui – par une classe dirigeante corrompue. Je ne sais pas comment elle réagirait si elle voyait le film. On verra! Le film n’a pas encore eu sa sortie dans les cinémas, donc je ne sais pas. Je ne crois pas que la classe dirigeante verrait le cinéma comme une menace. Je ne pense pas qu’elle perçoit le pouvoir du septième art de la même manière que chez nous. Il n’y a même pas de financement pour le cinéma au Liban.

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Quelle est la situation du cinéma au Liban?

On a une petite industrie qui bouillonne et qui grandit de plus en plus avec des techniciens et des réalisateurs très talentueux. Le Libanais a tellement d’histoires à raconter – et de talents. Mais comme il n’y a pas de financement à l’intérieur du pays, l’industrie ne fonctionne pas sans le support des fonds internationaux. C’est pour cela que le cinéma libanais dépend des coproductions internationales. En ce qui concerne mon film, c’est une coproduction avec la France, la Suisse, le Danemark.

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Ces pays nous permettent de faire entrer de l’argent pour engager des Libanais aussi. Le fond danois nous a permis par exemple de travailler avec Peter Hjorth, qui a fait les effets spéciaux de Lars von Trier et ceux de Costa Brava, Lebanon, parce que la décharge est reconstituée par des effets spéciaux. Malheureusement, les seuls fonds dans le monde arabe sont des fonds comme ceux du Doha Film Institute, qui sont exceptionnels. Au Liban, le cinéma est la dernière chose qui importe à nos politiciens.

Submarine, sorti en 2016, mettait en scène la crise libanaise des déchets. Costa Brava, Lebanon, sorti cinq ans plus tard, traite aussi de ce sujet. Comment cette situation a-t-elle évolué?

En 2015, au début de la crise des déchets, c’était une crise environnementale qui était l’exemple parfait de tout ce qui allait mal dans le pays. C’était aussi et surtout une crise liée à la corruption. Voir mes paysages préférés, au bord de l’eau, dans les vallées, se déformer en montagnes de déchets m’a vraiment révoltée. Un mouvement est né, «You stink», porté par des jeunes qui ont manifesté contre le gouvernement en leur disant «Il est temps de vous recycler, vous». Quand j’ai écrit Submarine, c’était un film d’anticipation. Il y est question d’une ville bouffée par les poubelles que tout le monde a décidé d’évacuer.

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Depuis 2015, même si l’on ne remarque plus la crise des déchets que le gouvernement a su cacher comme la poussière sous le tapis, le pays s’est complètement effondré avec la crise économique, l’explosion du 4 août et la crise du Covid. Le pays s’est progressivement transformé en celui que j’avais imaginé dans Submarine. La réalité du pays est devenue pire que ma dystopie. Costa Brava se retrouve alors être un film réaliste. Ce qui est très triste à admettre.

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Souraya dit à Walid à la fin: «Il faudrait savoir si tu aimes le Liban ou si tu le détestes». Je vous retourne l’interrogation.

La relation est épuisante et toxique. Quand je quitte le Liban et que je le regarde depuis l’avion, c’est très douloureux. Je souffre, mais c’est ma ville. On ne veut pas abandonner et détester quelque chose qui a du potentiel. Mais c’est quelque chose qui nous épuise et nous déchire. Cela nous met dans un état d’hystérie constante.

Dans Submarine, vous filmez les rues, les gens. Pourquoi avoir choisi de tourner l’entier de Costa Brava, Lebanon dans un seul lieu géographique, soit la maison de la famille Badri?

Quand je crée un film, je fais à chaque fois ce qui m’a manqué dans le précédent. Après Costa Brava, Lebanon, j’ai envie de faire un film avec un seul personnage principal. Quand j’ai tourné Submarine, j’étais dans l’urbain, dans la dystopie. Dans mon dernier film, j’avais envie de faire un retour à la nature, à cette bulle de déni que le Libanais se crée parfois. Il est tantôt dans un appartement, tantôt dans un autre pays, ou encore dans la nature. J’ai eu envie de localiser le film dans cette bulle de déni.

Costa Brava Lebanon © Trigon Film
Costa Brava Lebanon © Trigon Film

Pour la famille, c’est la nature et l’isolement de la ville qui a pris leur dignité et leur a brisé le cœur. La ville est explorée à travers la mémoire et la nostalgie des personnages. C’était un désir de parler de ce phénomène que le Libanais vit souvent en essayant de se protéger. Jusqu’au jour où cette famille réalise que l’on ne peut pas faire cela. 

Ce choix d’isolement et d’autonomie, vous la percevez comme une fuite ou un acte de résistance?

C’est complexe. Le choix des Libanais de rester au pays est un acte de résistance, mais quitter la ville est un acte de fuite. Je ne pense rien de leur choix, car je ne juge pas les habitants qui ont choisi de quitter le Liban pour se créer une nouvelle vie. J’ai quand même énormément d’admiration pour les gens qui sont restés se battre pour un monde meilleur. Le Libanais expatrié venu voir le film hier, qui chaque jour pleure le Liban et essaie de l’aider, est aussi quelqu’un qui agit. Je n’ai aucun jugement sur la manière dont les gens gèrent le traumatisme.

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Dans mon film, chaque membre de la famille réalise au cours de l’histoire qu’ils veulent faire un choix différent. Le père fuit parce qu’il a peur, la mère est partie parce qu’elle souhaitait donner une chance à cette vie dans la nature. Chaque choix doit être rationnel et non pas dirigé par la peur. C’est pour cela qu’elle choisit de se réintégrer dans la société pour laquelle ils veulent encore se battre.

Les éléments politiques sont toujours amenés par un médium: la télévision, le smartphone ou la radio. On ne voit jamais la réalité du terrain. C’est à travers la famille que surgissent les problèmes politiques. 

Les Libanais se trouvent dans un contexte politique même sans le vouloir. Nos décisions sont définies par un contexte. Même aujourd’hui, quand un Libanais veut travailler, mais n’y parvient pas à cause des coupures d’électricité. Au Liban, il n’y a pas vraiment de séparation entre le politique et l’intime. Je voulais regarder une famille mise sous une pression politique qui aide à faire ressortir des pressions personnelles. Est-ce que c’est un film politique qui parle de la relation à notre pays? Oui. Mon but n’était pas d’aller dans la rue et d’en faire un documentaire sur la révolution libanaise. Je voulais respecter l’expérience subjective des personnages isolés et qui ne participent à cela qu’à travers la télévision.

Vous avez réussi à amener une complexité psychologique au sein d’une situation qui aurait pu tomber dans le manichéisme. On se demande parfois si le personnage de Walid ne fait pas plus de mal en voulant faire le bien.

Pour l’autre personnage masculin aussi, celui dont Tala tombe amoureuse, c’était important de ne pas en faire un «connard», car c’est un être humain. Certains hommes ont dit que le personnage de Walid était trop méchant. Je ne suis pas d’accord du tout. J’ai beaucoup d’amour pour le personnage du père. Après l’explosion du 4 août, je me suis retrouvée dans le personnage du père. J’avais peur de la ville, je contrôlais tout autour de moi. C’est ce que je voulais explorer avec lui. Il a peur. Mais cela ne sert à rien, car les femmes autour de lui doivent prendre leurs propres décisions. Il apprend d’ailleurs à la fin qu’il faut écouter les autres.

Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions?

Je suis d’accord. Je voulais donner l’illusion d’un paradis et progressivement montrer qu’un  paradis ne l’est pas si nous ne sommes pas d’accord sur les règles qui le gouvernent. Souraya n’est pas complètement convaincue d’être là. La fin du film, c’est Rim qui réussit à faire sortir Walid de sa carapace de peur et qui décide de donner une chance à la ville. C’est la victoire d’une petite fille qui décide d’aller voir un monde qui lui a été caché toute sa vie.

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La musique est très importante dans vos œuvres. Hala dansait dans Submarine. Souraya était chanteuse. La musique a-t-elle un pouvoir de résistance?

Absolument. Souraya a perdu sa voix au début, puis la reprend au fur et à mesure du film en décidant de recommencer à chanter. C’est une manière de s’exprimer, comme les réalisateurs qui font du cinéma alors que le pays leur dit de se taire. La création est un acte de liberté.

L’humour aussi peut être très puissant. Le personnage de la grand-mère Zeina est très drôle, ainsi que le titre ironique de votre film.

Le personnage de la grand-mère est incarnée par la mère d’une amie. Elle n’a jamais joué dans un film. C’est la grand-mère libanaise typique. Concernant le titre du film, il y a une zone au Liban, à côté de l’aéroport, qui ressemblait à Costa Brava en Espagne. Depuis, cette zone a été détruite et elle est devenue une décharge illégale, la décharge de Costa Brava. Les gens pensent que c’est un clin d’œil à ma scénariste espagnole, alors que non!

La mort de Zeina se déroule en hors-champ, comme si vous vouliez montrer que la tragédie n’est pas dans le monde des morts, mais dans celui des vivants. Ce qui rejoint ses derniers mots: «Arrêtez de prendre la vie trop au sérieux».

Un des moyens qui permettent de survivre au Liban, c’est l’humour. Les Libanais en ont beaucoup. Celui de mon père m’a donné des ailes. Il est architecte et lors de l’explosion, son bureau et toutes ses maquettes sur lesquelles il a passé des heures ont été détruites. Mon père les a vues et a dit «C’est Beyrouth», alors qu’il était brisé. Il trouve toujours moyen d’injecter de l’humour dans une situation tragique. Je voulais introduire cet élément à travers le personnage de la grand-mère.

Costa Brava Lebanon (2021) de Mounia Akl © Trigon Film
Les personnages féminins sont importants chez vous.

Totalement. C’était important pour moi de parler de plusieurs générations de femmes: la grand-mère qui sent qu’elle n’a pas vécu sa vie, la petite fille qui a hérité de l’anxiété de ses parents, l’adolescente qui a été frustrée toute son existence par un père qui ne veut pas qu’elle découvre le monde, une mère qui accepte qu’elle peut avoir une carrière tout en étant femme et mère. J’avais envie de parler de la femme au sein de cette société dans laquelle même un homme peut être victime, en étant interdit de pleurer à cinq ans.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Image d’en-tête: © mouniaakl.com

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