«Psychose» et «Les Oiseaux», deux films de Hitchcock qui n’en font qu’un

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale Tout savoir sur Hitchcock aujourd’hui avec Le Regard Libre – Jonas Follonier

Chefs-d’œuvre incontestés que Psychose et Les Oiseaux. Le premier, sorti en 1960, est souvent considéré comme le meilleur film d’Alfred Hitchcock; le second, sorti deux ans plus tard, comme son dernier grand film. Inscrites dans la même période du réalisateur, celle de la consécration américaine, ces deux œuvres ont bien plus en commun que ce qui fait la «veine Hitchcock». A regarder les deux films l’un après l’autre, ce que j’ai fait, on découvre que d’une certaine manière, ils ne font qu’un. Analyse.

Ces deux œuvres de maître comptent à leur actif bien des commentaires, des analyses et des développements. Et à raison: le maître du suspense, j’ai nommé Hitchcock, a voulu réaliser le meilleur film possible avec un petit budget (cela a donné Psychose, son chef-d’œuvre) et son plus grand film puisque comptant le plus grand budget (cela a donné Les Oiseaux, dernier grand succès populaire et critique). Mais a-t-on déjà écrit sur leur ressemblance, que dis-je, c’est bien plus que cela, sur leur unicité? Car oui, ces deux thrillers mâtinés d’enquête et d’horreur ont en commun bien plus que ce qui constitue leur genre cinématographique ainsi que le fait d’être créés par Hitchcock, qui implique différents thèmes chers au cinéaste. Partageant nombre d’éléments significatifs aussi bien dans leur forme que dans ce qu’ils nous disent, Psychose et Les Oiseaux peuvent être considérés comme une seule et unique œuvre.

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Mais avant cela, petit rappel sur les intrigues:

  • Dans Psychose, le premier de ces deux films, on suit l’histoire de Marion Crane (Janet Leigh), qui met un terme à une relation amoureuse compliquée. Sans doute encore remuée par cette affaire, la jeune femme vole de l’argent et s’enfuit en voiture. Sur le chemin, elle croise son patron à un carrefour, ce qui la met en panique, et se fait suivre par un policier, ce qui la met encore plus en panique. La pluie se met à tomber, ce qui la pousse à s’arrêter dans un motel. Elle y fait la connaissance du tenancier, un jeune homme fort étrange, Norman Bates (Anthony Perkins). Celui-ci habite avec sa mère dans une demeure à côté du motel. Alors qu’elle prend sa douche avant d’aller se coucher, elle se fait poignarder. La scène est sanglante, mille fois réussie artistiquement; elle est devenue culte dès que le premier spectateur y a posé son regard inquiet. La sœur de Marion, qui s’inquiète de sa disparition après plusieurs jours, décide d’aller enquêter sur place avec un détective privé. Mais êtes-vous vraiment prêts à savoir ce qu’ils vont y trouver?
  • Dans Les Oiseaux, la blonde Janet Leigh a fait place à la blonde Tippi Hedren, dont la carrière de mannequin est lancée par ce film. Sublime, cette femme tombe sous le charme d’un avocat de passage chez un marchand d’oiseaux, Mitch Brenner (le beau mec Rod Taylor). Elle veut le revoir. Comme prétexte (ce sera aussi le prétexte du film, l’ainsi nommé «MacGuffin»), elle prend l’initiative de se rendre chez lui pour lui apporter une cage d’inséparables, un couple d’oiseaux amoureux que l’homme souhaitait acquérir. Mais là-bas, dans cette petite ville de Californie, les oiseaux vont peu à peu arriver et attaquer les habitants. Mais pour quelle raison et comment cela est-il possible? Le saura-t-on jamais?

Une histoire de piafs et d’yeux

D’abord, ces fameux oiseaux. Les stars qui ont donné leur nom au film apparaissent déjà dans Psychose et sont déjà porteuses de mystère et donc de peur. On trouve des oiseaux dans le motel de Norman Bates, empaillés ou peints sur des toiles. Dans le manoir qui lui appartient, également. Lui-même, d’ailleurs, ressemble à un oiseau et mange comme un oiseau. C’est une expérience impressionnante, quasi intimidante, que de visionner les deux films à la suite. Parce qu’on a comme l’impression que le réalisateur avait tout prévu, annonçant la couleur des Oiseaux deux ans avant dans Psychose, alors même que, de sa propre explication, Hitchcock avait de la peine à trouver un nouveau sujet de film après Psychose et a eu l’idée des Oiseaux en lisant la nouvelle éponyme de la romancière anglaise Daphne du Maurier.

Tippi Hedren dans la scène inoubliable de l’école, dans «Les Oiseaux» (1962) © Universal Pictures

Mais attention, les oiseaux ne sont pas les seuls représentants de la dimension animale du film. A bien écouter les dialogues, la bestiole est au centre de l’imagination des personnages. La bête rode dans leur psychologie comme dans la ville. En témoigne par exemple cette réplique d’un des personnages: «San Francisco est comme une grande fourmilière». Oui, car si les oiseaux sont des humains dans ce film, des humains mal intentionnés, les humains, eux, sont des fourmis. Autrement dit, des individus qui vaquent à leurs petites occupations sans se soucier des menaces extérieures. Une thématique on ne peut plus actuelle, parce qu’universelle. Ah, ce génie d’Hitch, qui se manifeste également dans le choix des scénaristes avec lesquels il travaille!

«Pourquoi ils font ça, les oiseaux?
– On ne sait pas.
– Pourquoi essaient-ils de tuer des gens?
– J’aimerais pouvoir te le dire.»

Aussi, qui dit histoire d’oiseaux, dit histoire d’yeux. D’yeux humains que peuvent piquer les oiseaux avec leurs becs. Sujet infini de crainte et d’horreur. Certaines images des Oiseaux restent en tête longtemps, en particulier celle de ce cadavre avec des trous ensanglantés à la place des billes. Après le visionnage du film, je ne voyais plus que les oiseaux de mon quotidien confiné: ces mouettes volant devant ma fenêtre, dans l’air lacustre de Neuchâtel; ces oiseaux empaillés dans l’appartement de Benjamin Biolay, dont je regarde la vidéo en direct sur Facebook; ces oiseaux de printemps au chant d’ordinaire si apaisant quand je me lève le matin; ces moineaux partout; ces pigeons dans la ville. Car l’art hitchcockien est si bien maîtrisé dans Les Oiseaux notamment au niveau des bruitages – succédant à la musique cultissime de Psychose – que le moindre battement d’ailes, le moindre croassement finit par faire frémir le spectateur. Pendant le film, mais aussi après.

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Les yeux, ce sont aussi ceux des oiseaux eux-mêmes. Des yeux noirs, qu’on ne dirait pas méchants, mais plutôt mystérieux. Sans âme. Des yeux qui voient tout, car ils sont ceux d’un corps ailé, planant au-dessus du monde. Tisser un parallèle avec les yeux de la caméra? Pourquoi pas! Ce point de vue interne que le réalisateur offre – et impose tout à la fois – aux spectateurs, leur faisant découvrir l’histoire plus rapidement que l’enquêteur, l’héroïne ou le badaud. Mais le regard, c’est surtout celui de Janet Leigh et de Tippi Hedren. D’abord neutre, puis amoureux, puis curieux, puis méfiant, puis craintif, puis soulagé, puis surpris, puis terrorisé. Sans vie enfin. Ces yeux grands ouverts, que nous n’oublierons jamais. Tout comme, bien sûr, le regard fou à lier d’Anthony Perkins dans le rôle de Norman Bates à la fin de Psychose. Un regard resté célèbre.

Anthony Perkins dans «Psychose» (1960) © Archives du Spetième Art

Un voyage à l’intérieur d’un piège

Thème très hitchcockien, il est aussi question dans ces deux films d’enfermement des personnages dans des émotions telles que la crainte ou la culpabilité, symbolisées par des enfermements physiques. Mais la ressemblance entre Psychose et Les Oiseaux n’est pas aussi générale, elle est plus précise que ce qu’on peut retrouver dans presque tous les autres films de Hitchcock. On a en effet affaire les deux fois à une jeune femme qui part de chez elle pour des raisons ayant trait directement ou indirectement à des sentiments amoureux. De plus, dans les deux films, c’est en bagnole que l’héroïne voyage. C’est le motif de la maison qui attend la protagoniste dans les deux films, une maison où, les deux fois encore, habite une femme veuve et possessive avec son fils. Et je ne sais pas si c’est moi, mais je trouve que la mère de Mitch dans Les Oiseaux ressemble à son tour à un piaf, après l’épisode des Bates dans Psychose.

La demeure des Bates dans «Psychose» © Archives du Spetième Art

«Les gens ne réussissent jamais à fuir» (Psychose)

Outre la maison, maints espaces clos sont mis en scène par Hitchcock, parmi lesquels la chambre du motel et la cave de la demeure dans Psychose, l’école et la cabine téléphonique dans Les Oiseaux. Le monde extérieur, lui, se déchaîne: les oiseaux ne sont que la suite de la pluie de Psychose, qui entraînera le drame. Au fil de ces allégories, c’est en réalité l’âme humaine qui est en jeu. On notera qu’à la fin de Psychose, la vérité est établie par un psychiatre – et non par le policier, le détective privé ou un autre personnage principal. C’est lui, le psychiatre, qui réussit à investiguer jusqu’au bout. Jusqu’au plus profond de l’esprit du personnage. Un psychiatre, c’est un enquêteur psychologique, l’observateur de nos pôles opposés et de nos secrets les plus intimes… Le double de Hitchcock lui-même, qui consacre son cinéma à l’être humain pour en montrer les revers et travers. Pour sculpter par des images et du suspense la part de tragique qu’il y a en lui et en chacun de nous.

Car notre destin est, comme ces deux films, à la frontière du fantastique. Nous sommes de drôles d’oiseaux à la limite de la folie qui pouvons soudain nous transformer en monstres pour des raisons obscures. Pour le bien de la société, tâchons d’en être conscients, à double titre: pour être moins surpris quand nous avons à subir le mal, la méchanceté ou l’insensé; pour ne pas les commettre nous-même.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures

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