«Quo Vadis, Aida?», où aller pendant la guerre?

Les mercredis du cinéma – Kelly Lambiel

Après Grbavica (Sarajevo, mon amour) en 2006, Na putu (Le choix de Luna) en 2010 et For Those Who Can Tell No Tales (Les femmes de Visegrad) en 2013, Jasmila Žbanić explore une nouvelle facette de la guerre de Bosnie-Herzégovine, peut-être plus sombre encore, dans Quo Vadis, Aida?. Si ses premiers films, récompensés à de nombreuses reprises, évoquent les traumatismes d’après-guerre et le lourd héritage des rescapés, son dernier métrage, nommé aux Oscars, prend cette fois-ci place au cœur même du massacre, à Srebrenica.

Juillet 1995, un ultimatum a été posé. Voilà pourtant plusieurs jours que l’armée serbe continue d’avancer. Srebrenica est une ville sûre, un ultimatum a été décrété. Mais comment se sentir en sécurité? Devant, à la base de l’ONU, on a fermé les grilles. Derrière, les Tchetniks progressent. Où se cacher? Où? Un ultimatum, qu’ils disaient. Les femmes par ici, les hommes par là, dans la forêt ou des camionnettes, entassés. Et les jeunes filles? Des frappes aériennes de l’OTAN, qu’ils promettaient. Tout ça, avant de céder, livrant la population à un nettoyage ethnique d’un profond sadisme et d’une infinie cruauté. Un génocide, qu’ils diraient.

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De l’intérieur, à travers le parcours d’Aida (Jasna Đuričić), ancienne professeure d’anglais et interprète pour le compte des Casques bleus hollandais, on assiste, impuissants, au drame d’une famille, au drame d’une patrie. Sous un soleil de plomb, dans une ambiance lourde de crainte et de tension, sans imaginer toutefois le cauchemar dans lequel tous seront bientôt plongés, Aida sent bien que la situation échappe au contrôle des Nations Unies. Partagée entre son rôle de traductrice, se montrant toujours professionnelle, et de maman, désireuse de mettre à l’abri les siens, elle court, elle court, pour sortir de cet enfer. Mais où aller?

Une réalisation d’une retenue déconcertante

En prenant le parti de la sobriété, Jasmila Žbanić permet à l’horreur d’éclater dans tout ce qu’elle a de plus désarmant: sa simplicité. Pas de drames, de dialogues philosophiques ou moralisateurs, pas de scènes choquantes, de superhéros ou de vilains version Hollywood. Le scénario est dépouillé, la vérité suffit. L’histoire d’Aida, bien que fictionnelle, bouleverse par son authenticité. Elle parle de voisins, de collègues, d’amis qui ont vécu un avant, traversé l’enfer dans le camp des victimes ou des bourreaux et, pour certains, survivent dans cet après les ayant à nouveau réunis. Sur le plan de la réalisation, la subtilité aussi est de mise. Les gros plans sur les mains, les pieds, les visages disent tout. Les images parlent, les sons, la musique et les silence surtout expriment, le rythme suggère. Les situations se dessinent d’elles-mêmes, esquissent, sans rien voiler et en ne montrant presque rien pourtant, une atrocité par moments insoutenable dans un langage se faisant poésie.

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De nombreuses années ont été nécessaires pour que la parole se libère autour des massacres de Srebrenica et pour que le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de la Haye finisse par les qualifier de «pire massacre commis en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale». Le film de Jasmila Žbanić, traduit en français par La Voix d’Aida, permet justement d’ouvrir le dialogue sur cet épisode, longtemps méconnu pour certains ou volontairement ignoré pour d’autres, de l’histoire européenne. Mais il va surtout plus loin, se défaisant de l’étiquette militante ou revendicatrice qu’on a pu lui attribuer, portant un message de tolérance et d’espoir. Offrant une formidable leçon de vie. Où aller? De l’avant, peut-être.

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédits photos: © Cineworx

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