D’après une étude de 2019, 90% des gens gardent un œil sur leur téléphone lorsqu’ils regardent la télévision. Ce qui pousse les scénaristes à se concentrer sur le texte parlé plutôt que sur l’image.
– A ton avis, Justin va bien?
– J’espère. Il était bizarre aujourd’hui.
– Bizarre comment?
– (soupir) Enervé, apeuré, imprudent. Enfin, pas lui-même.
– Hopper aussi. Il est pas lui-même.
– Si ça se trouve, ça pèse sur nous, ça nous mine (…) on en voit pas la fin. Enfin je veux dire, on commence à être paumé, là. Je me dis qu’il faudrait qu’on ait un coup de chance.
N’importe quel bon enseignant en écriture créative recalerait un tel dialogue. Pour une simple et bonne raison: il va à l’encontre de l’une des règles d’écriture les plus universelles: «show, don’t tell». Montrer plutôt qu’expliquer, selon un concept attribué au dramaturge russe Anton Tchekhov: «Ne me dis pas que la lune brille, montre-moi sa lueur sur du verre brisé.»
Que ce soit au théâtre, en prose, et a fortiori au cinéma, le récit sera plus vivant s’il fait ressentir au lecteur ce que les protagonistes de l’histoire traversent. Une amoureuse rejetée n’est pas simplement triste ou déprimée, elle rase les murs, les épaules baissées, le visage figé et le regard tourné vers le sol, indifférente au reste du monde…
Cela est d’autant plus vrai pour le cinéma, qui peut se passer de mots: plutôt qu’un dialogue ou une voix off, un mouvement de caméra, un regard appuyé, un plan serré sur un détail infime mais qui résume tout le propos de la scène, une musique d’ambiance…
Scénaristes de Stranger Things recalés
Dans le dialogue ci-dessus, tiré du premier épisode de la nouvelle saison de Stranger Things, on note plusieurs occasions manquées de «montrer» plutôt que de «dire» : l’état d’esprit de Justin est narré à travers le dialogue de deux protagonistes, Mike et Eleven, alors qu’il eût été plus efficace de nous le… montrer – ce qui est précisément ce que les scènes précédentes ont fait, rendant ce dialogue d’autant plus redondant, sans compter que la scène ne montre pas grand-chose, puisque les deux ados sont filmés de loin, ou de dos, ou mal éclairés.
C’est à se demander si quelqu’un a relu ce scénario. La célèbre série Netflix, qui a fortement contribué à son succès il y a près de dix ans, semble avoir abandonné toute exigence scénaristique.
Ce ne serait pas la première fois qu’une série perd en qualité au fil des saisons, soit par manque d’inspiration soit par esprit d’économie, en misant sur la fidélité des fans pour aller quand même jusqu’au bout.
«Expliquer, plutôt que montrer»
De nos jours s’impose aussi une seconde hypothèse: que cette paresse d’écriture soit volontaire. Netflix et d’autres sites de streaming nous ont habitués à des dialogues ou voix offs qui sur-expliquent la trame et narrent ce qui est pourtant visible à l’écran. Selon des scénaristes, interrogés par le magazine culturel américain n+1, ce phénomène est délibéré – parce qu’à l’ère du streaming, les gens ne regardent plus l’écran.
«Faites annoncer à ce personnage ce qu’il fait afin que les téléspectateurs qui regardent ce programme en arrière-plan puissent suivre» serait ainsi une injonction fréquente des producteurs Netflix aux scénaristes, qui s’appuient sur une statistique implacable: selon une étude de 2019 commandée par Facebook, 94% des gens qui regardent la télévision le feraient avec un œil rivé sur leur téléphone portable.
Il s’agit donc fournir du contenu que les gens peuvent consommer «passivement», en faisant autre chose. «Casual viewing» est même une catégorie Netflix, qui promeut certains films et séries dont la qualité première serait… qu’ils n’ont pas à être regardés attentivement pour être compris et appréciés
Un service de plus en plus déplorable
Depuis longtemps, le succès de Netflix et de ses compétiteurs ne dépend plus de la qualité de leur offre, mais de son volume. Les abonnés, qui fuyaient les contraintes des chaînes de télévision classiques et croyaient à un renouveau artistique avec des séries phares comme Black Mirror ou Stranger Things, se retrouvent captifs de leur abonnement, dont le prix a explosé et qui les inonde sans arrêt de nouvelles propositions. Renoncer à Netflix signifie renoncer à tout un catalogue de films et séries qu’on ne retrouve plus ailleurs, à moins de souscrire à plusieurs offres de streaming en simultané. Au lieu d’un abonnement à Canal+, il en faut cinq.
Un exemple parmi d’autres, s’il en est, du dernier stade du phénomène d’«enshittification» («merdification») que décrit le journaliste et critique de la tech Cory Doctorow dans son dernier livre paru en octobre. Il y stipule que les géants d’Internet finissent tous par détériorer leurs services pour maximiser leurs gains, après avoir rendu leurs clients, individus comme entreprises, captifs et dépendants.
Le septième art n’en sort pas grandi, et si une série ou un film finit par n’être qu’un podcast glorifié que l’on suit en faisant la lessive, au mépris du travail des acteurs, des maquilleurs, des cameramen, des scénographes, peut-être faudrait-il que Netflix se contente de faire des podcasts, plutôt que de produire des «images mouvantes» («Motion pictures» en anglais) qu’il ne respecte pas.
Tous les mois, notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique.