«The Fall»: la série policière avec un coup d’avance

Le Netflix & chill du samedi – Fanny Agostino

Diffusée entre 2013 et 2016, The Fall peut être considérée comme l’une des meilleures réussites dans le genre du polar de cette dernière décennie. Proposant un thriller ne trahissant ni ses promesses, ni sa complexité au fil de ces trois saisons, ce petit bijou britannique nous plonge dans les bas-fonds d’une enquête morbide: une chasse au serial-killer dans les dédales de Belfast, en Irlande du Nord. D’apparence classique, cette production surprend au regard de la profondeur de ses personnages et de la mise en image de la mécanique judiciaire.

Un premier crime à la mise en scène grotesque et voyeuriste: une femme blanche, brune, de profession libérale et célibataire gît sur son lit, nue. Quelques-unes de ses pièces de lingerie ont disparu. Un scénario qui se répète, dans les rues de Belfast. Scénario banal. Déplacement de l’intrigue: dès les premiers épisodes, l’identité du criminel ne fait guère de doute dans la tête du spectateur. Paul Spector, père de famille et psychologue aux apparences respectables, est un tueur en série dont les crimes ont une dimension voyeuriste. En somme, un Dexter Morgan, la morale et le sens de la justice en moins. Venue spécialement de Londres, la surintendante détective Stella Gibson est dépêchée sur place pour superviser l’enquête piétinante de ses collègues irlandais. Rapidement, elle fait le lien entre la succession de ces meurtres et le procédé opératoire qui se répète. Entre la commissaire et le tueur naît, à travers la chasse à l’homme engagée, une relation cultivant la part d’ombre de chacun.

De la figure de l’enquêtrice au PDG masochiste

Qui aurait parié sur la rencontre entre la future star du mièvre best-seller Cinquante nuances de Grey et celle d’une des séries les plus adulées des années quatre-vingt-dix? Pourtant, ce casting improbable est l’une des forces de la série. D’un côté, un rôle taillé sur mesure pour Gillian Anderson, connue principalement pour son rôle de Dana Scully dans X-Files. Bien qu’elle apparaisse dès le premier épisode, elle intervient dans une enquête ouverte depuis plusieurs semaines. Ce deus machina participe à la construction d’un personnage aussi mystérieux que respectable. Au-delà du rapport hiérarchique, Stella Gibson n’entre pas dans le moule du personnel romanesque associé au polar: ni femme fatale, ni enquêtrice torturée, ce qui fait exception dans les rôles féminins.

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La série ne se morfond pas dans la thématisation du rapport ambigu naissant entre ce statut de femme à responsabilités et l’environnement de travail à dominance masculine – comme cela a été le cas du personnage d’Olivia Benson (Mariska Hargitay) dans le spin-off «Special Victims Unit» de la série Law and Order – mais plutôt en les abordant par des détours comme la relation que l’héroïne a pu entretenir avec son supérieur ou encore son combat pour l’abandon des charges de la femme du tueur en série pour faux témoignage.

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Les scénaristes ont exploité le star system associé à l’actrice depuis son rôle dans X-files: enquêtrice confirmée, elle est méticuleuse et dotée d’un sens de l’analyse implacable. A cela s’ajoute un caractère froid et mystérieux. Anderson est également un personnage à la sexualité libérée et jouit d’une indépendance qui en fait un personnage hors normes. Quant à Paul Spector, il est joué par un Jamie Dornan qui deviendra, alors que la série est en production, l’incarnation sur grand écran des phantasmes des lectrices de la trilogie d’E. L. James: Christian Grey. Les deux acteurs sont remarquables, dans ce jeu de dissimulation et de secret que nourrissent leurs échanges, parfois silencieux, et donc leur relation malsaine.

L’envers du décor: au-delà du travail d’enquête

Autre élément brillant, la capacité de la série à dévoiler tout le travail découlant d’une enquête judiciaire. Ce qui est généralement évacué dans une séquence par un coup de téléphone et la fameuse réplique: «J’ai les résultats du labo» est montré à l’écran dans des scènes qui ne se contentent pas de remplir les séquences. Du travail du légiste à celui de la recherche de preuves sur la scène de crime ou des employés des pompes funèbres, tous les corps de métiers participant à la résolution du crime sont mobilisés. Ainsi, le scénario progresse à pas feutrés, sans négliger les erreurs de déduction, les faux pas aux conséquences désastreuses.

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Sans être aussi orienté dans l’aspect psychologique du meurtre et des raisons qui peuvent pousser un être humain à commettre l’irréparable comme le fait la série The Sinner, The Fall transcende le modèle classique du jeu de la chasse du chat et de la souris entre le représentant de la justice et le criminel. Ses personnages gagnent en profondeur par la capacité à ne pas creuser de fond en comble ce qui est exploitable, mais à en conserver la part de ténèbres et en dévoilant, au détour de quelques anecdotes, la subtilité du genre humain.

Ecrire à l’auteure: fanny.agostino@leregardlibre.com

Crédits photos: © Des Willie / The Fall 3 Ltd

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