«The Grudge»: quel est l’intérêt des films d’horreur?

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«Quand quelqu’un meurt la rage au ventre, une malédiction advient.»

Classique dans ses caractéristiques, The Grudge est un vrai film d’horreur qui fonctionne comme un film d’horreur, avec les codes du film d’horreur. Nicolas Pesce donne d’ailleurs suite avec sa réalisation à la trilogie mythique du cinéma d’épouvante qui porte le même titre, qui elle-même est tirée du Grudge originelle venant du Japon. Cette série de cinq films est désormais devenue une tradition. Et ça marche toujours. Parce que vraiment, ça fait peur!

Le genre peut être familier au spectateur, mais on n’est jamais prêt à voir ce film. Les cris ne sont pas plus stridents que dans d’autres films du même genre; les effets spéciaux et les monstres sont très bien construits, mais c’est le cas pour d’autres aussi; la trame n’est pas plus horrible. Après tout, on a une maison hantée – on connaît – et des espèces de zombies qui s’en prennent à tous ceux qui en ont franchi le seuil ­– on connaît aussi.

Ça dure, ça dure, ça dure

Particularité qui rend éventuellement le long-métrage plus effrayant et donc efficace en matière d’horreur: la longueur des séquences. Lorsque la policière, le lieutenant Muldoon, est confrontée aux différents morts de la maison, tout paraît interminable. Elle a peur; on craint le pire avec elle. Elle s’avance; alors qu’on ne voudrait que s’enfuir. Et elle se retrouve face au mort-vivant.

Ça dure, ça dure, ça dure. Pas de répit pour le spectateur, qui n’a qu’une envie: que cela cesse. Quelques minutes de transition, et à nouveau, c’est reparti. Procédure typique du film d’horreur, qui limite toutefois ses séquences d’horreur à proprement parler et qui laisse le temps au public de se préparer à la nouvelle confrontation.

Bravo Nicolas Pesce?

Conclusion: faudrait-il applaudir Nicolas Pesce? Mais oui, il a réussi son coup. Un film d’horreur ça doit faire peur. Alors c’est bon. Merci The Grudge. On en a eu pour ses attentes. Et tout est fini. On rentre à la maison, et on se dit que tout cela n’existe pas. Parce qu’on a besoin de se le dire. Et si on a besoin de se le dire, c’est parce qu’on craint. Non pas que les morts-vivants existent, mais que ces images ne quittent pas notre esprit. Les images restent. Le film d’horreur a le même effet que la pornographie: il imprime des images en nous. Que ces images nous angoissent ou nous excitent, c’est la même chose.

Le film d’horreur a des conséquences, et des effets. Instiguer la peur pour la peur, quel intérêt? Et au-delà de l’intérêt, est-ce bon ou mauvais? On ne va pas disserter trop là-dessus: The Grudge est un film profondément malsain. On ne dit pas non à un divertissement. On ne dit pas non à quelques sensations fortes. Mais moi je dis non à ce type de spectacle horrible. Point d’accusation envers le réalisateur, il a fait son boulot. J’accuse néanmoins ce film.

L’horreur peut appeler au courage

Alors on accuse tout le genre de l’horreur? Non, justement pas. Dans les effets qu’il produit, il peut mener à une vraie réflexion. Il peut mener à une vision du réel dans ce qu’il a de plus déplaisant. Un film d’horreur peut paradoxalement appeler au courage. C’est le cas de Ça 1 et 2. Les images de terreur restent aussi imprimées dans la mémoire, mais elles sont transcendées par le message du film, à savoir le combat de la peur, le combat du mal. Us de Jordan Peele offre une digne réflexion sur la différence et la discrimination. Quant au chef-d’œuvre Shining de Stanley Kubrick, classique dans le genre, il nous parle d’alcoolisme et de folie avec un art sans égal. Psychose d’Alfred Hitchcock, autre classique, aborde le problème de l’identité troublée.

Jack, le père alcoolique, dans «Shining» de Stanley Kubrick

A part que ses séquences de terreur sont trop longues, The Grudge n’a de toute manière aucun intérêt, si ce n’est celui de ne le laisser aucun espoir, aucune lumière, aucune issue. Pourtant le film lance de bonnes pistes en abordant des sujets graves dont il faut parler: l’avortement, l’aide au suicide, le sens d’un crime et le deuil. Malheureusement, le scénario lance ces sujets sans les achever dans la construction d’une pensée. Je ne demandais pas une moraline à deux balles qui aurait dit: «l’avortement c’est pas bien», mais j’attendais une majeure exploitation du thème dans ces causes et ses conséquences, puisqu’on l’amène avec insistance.

Seule la foi est plus ou moins conservée par un personnage qui finit par disparaître. Il ne meurt pas; simplement, on en parle plus. Le détective Goodman est entouré d’images saintes, porte sur lui chapelet et scapulaire, et effectivement il est préservé de la hantise dont est victime sa collègue. On peut éventuellement en tirer quelque chose, mais le personnage est trop absent de la trame. Et problème: sa foi le préserve, il ne fait pourtant rien pour aider les autres victimes. Il y a contradiction.

L’obscurité seule

Goodman et sa foi, oust! Pour laisser place à l’obscurité seule. Et si seulement il n’y avait que de l’obscurité! A la lumière des caméras, The Grudge montre des plans horribles. Durs, mais vraiment trop durs. Même dans la suggestion, l’horreur est trop grande. Un mari qui tue sa femme enceinte. Oui, c’est déjà arrivé dans la réalité. Mais quand le film parle de cet assassinat, même s’il ne montre pas le meurtre en lui-même, il laisse le spectateur seul face à cette misère. Pas de message, pas d’ouverture, pas de réflexion. Rien.

Et quand on voit une mère en train d’étouffer sa fille dans la baignoire, qu’elle lui tape la tête et que le sang… Stop, je n’en dis pas plus. J’en ai les frissons; j’ai envie de vomir, de pleurer. Et cette séquence-là, on la voit. Ou quand une épouse déchiquette son mari. Pourquoi? Parce qu’elle est envahie par la malédiction. D’accord, merci. Ou quand un officier de police qui avait tâché de résoudre l’énigme de la maison hantée se crève les yeux pour cesser de voir ces morts qui le hantent. D’accord, et qu’est-ce que j’en fais de cette horreur? Rien. Parce que le film nous lance ces images à la figure sans assumer ce qu’il fait, sans intérêt.

Sans rancune

«Grudge» signifie «rancune». Voilà ce qui reste à la fin du film. Des images terrifiantes et la rancune des morts. Ils sont morts la rage au ventre, et lancent une malédiction. On s’arrête donc sur la haine, la rancune éternelle. La malédiction. L’impossibilité de s’en sortir. Le mal a gagné. – Merci, au revoir, j’espère que avez apprécié le film. – Oui, magnifique! Quel beau message, quel enthousiasme, quelle espérance! – On se quitte alors sans rancune?

Non, sans rancune. Le film n’en vaut pas la peine. Laissez les morts en paix. Laissez-nous en paix.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Sony Pictures Releasing Switzerland

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