« Ça », un film sur la peur

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Une rubrique partenaire de Cinérevue, l’émission cinématographique de NeuchVox. Prochain direct : lundi 2 octobre 2017, 20h30 – 21h00

« Ça connaît toutes les peurs et ça nous les montre. »

Après-midi de pluie sur la petite ville de Derry. Un doigt trace un sourire sur la vitre embuée ; une main s’applique à un minutieux pliage. Georgie a demandé à son grand frère Bill de lui fabriquer une frégate en papier. Maman joue du piano au salon. Vêtu d’un anorak jaune, Georgie sort, seul, pour courir après son jouet flottant. La musique mignonette se mêle au rire enthousiaste.

Après une chute, l’enfant remarque que son bateau glisse dans une bouche d’égout. Désespéré, il se précipite vers le trou du malheur. « Moi, je m’appelle Grippe-Sou, le clown dansant », annoncent d’un rauquement les yeux bleus cachés dans le noir sous-terrain. Quelques mots sont échangés entre Georgie et sa mystérieuse rencontre. Et lorsqu’il tend le bras pour récupérer la frégate, le voilà aussitôt agressé et traîné par le clown dans l’égout. Il ne reste qu’une flaque de sang sous les gouttes violentes de la tempête.

Quelque chose de maléfique rôde à Derry. Les disparitions d’enfants continuent semaine après semaine. Les menaces du clown touchent notamment le club des ratés dont Bill fait partie. Contrairement à d’autres enfants, ceux-ci n’ont pas été enlevés, mais simplement terrifiés pour un instant. Dans un élan de courage imbibé de peur et de risques, les sept jeunes se sentent investi par la mission de retrouver l’assassin de leurs camarades, qui connaît tous les traumatismes et les peurs.

La démarche de l’angoisse

Ça bénéficie d’un succès phénoménal dans les salles. La nouvelle adaptation du roman homonyme de Stephen King par Andrés Muschietti bat tous les records de chiffres des films d’horreur. En effet, Ça fait peur, Ça intéresse et Ça marque les esprits. Ce type du genre horreur est néanmoins accessible. C’est davantage l’angoisse rythmée par des effrois ponctuels qui domine. D’autant plus que ce sentiment constant ne se voit pas doté de véritables crescendo. Les procédés se répètent, ce qui atténue la terreur.

La démarche répétitive des attaques de Grippe-Sou unit tous les enfants sous cette peur, et crée un phénomène autant psychologique que social, bien que chacun soit sévit par un choc qui lui est propre. Du garçon hypocondriaque confronté à un lépreux, à l’adolescente abusée, étranglée par son sang vaginal, jusqu’au fils de rabbin poursuivi par la femme d’un tableau cubiste ; tous sont posés face à la frayeur majeure qui les habite. La caméra accompagne bien cette particularité du scénario en isolant l’enfant, le filmant par l’arrière. La musique douce s’accélère, plus inquiétante. Pause dans l’action et l’attraction vers le piège. Et là, sournois, le clown surgit.

Un clown trop présent

Malgré ces moments hauts en pression, le réalisateur impose de lourdes tares à son film, dont les effets irréalistes. Alors que les critiques du Masque et la Plume sur France Inter s’accordaient dans l’émission du 24 septembre sur l’excellence de la première scène par sa vraisemblence – celle où Georgie est enlevé par le clown dans la bouche d’égout – Eric Neuhoff du Figaro fait remarquer que l’excès du fantastique est regrettable et appauvrit l’effet de crainte. Pour l’exemple, Grippe-Sou déploie une bouche d’extraterrestre. Cela le détache du réel et du quotidien des spectateurs. De plus, le clown finit par être trop présent, jusqu’au point de ne quasiment plus impressionner.

La suggestion aurait été sans doute plus efficace. Avec elle, la hantise psychologique prend le dessus sur les cris, le sang et les morts-vivants. Ça, dans ses penchants  gores bascule plutôt du côté physique de la peur, assurément moins puissant. Pourtant, l’ambiance du film dans l’Amérique provinciale des années quatre-vingt rattrape une grande partie de l’horreur diminuée par l’irréel. Les maisonnettes pâles, le centre-ville morne et les routes souvent vides mettent à la disposition des enfants, sur leur classique vélo d’aventuriers en herbe, des occasions de rencontrer le clown dans la banalité d’un jour d’été.

La peur comme protagoniste principal

Les troubles psychiques, intervenant toujours dans ce quotidien, remplissent leur fonction de manière exacte. Le ballon rouge omniprésent dans les scènes de crime annonce dès son apparition l’angoisse à ressentir. Tout un chacun peut apercevoir un ballon rouge dans la rue et repenser à Grippe-Sou. Aussi, chacun peut se trouver en situation de se couper quelques mèches de cheveux au lavabo, les repêcher, et imaginer aussitôt en être assailli, sans possibilité de se libérer. Ainsi, la scène de la jeune fille qui le vit est particulièrement choquante. En plus, du sang jaillit. La tonalité rouge carmin du plan est très évocatrice de la détresse et du drame de l’instant.

Ça n’a cependant pas pour seule vocation d’effrayer. C’est aussi un film symbolique qui comporte un message. « Je me gaverai de votre chair en me gorgeant de votre peur. » La première arme du clown est la peur. D’ailleurs, elle est le principal protagoniste du long-métrage. Elle, qui hante tout enfant, parfois de manière ridicule, jusqu’au point de le torturer. Qui, de fait, n’a jamais connu une telle angoisse ? Une fois passé à l’âge adulte, ces peurs sont oubliées ou reniées. C’est pourquoi, le sujet enfantin est éminemment concerné par l’affaire.

Une invitation au courage

Par la peur, Andrés Muschietti arrive à la morale. Dans un style assez puritain – ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose – les jeunes sont portés à combattre leurs terreurs. Seul point gênant par son manichéisme : les adultes seraient tous des oppresseurs irresponsables. Bill et ses amis se retrouvent néanmoins dans la même situation qu’un Harry Potter, où le courage du sacrifice, seul, peut tuer les forces du mal. De ce point de vue, le film ne cautionne pas de l’épouvante gratuite. Il travaille un sentiment intrinsèque à l’humain en invitant à le dépasser.

Demeure la question du sens profond qu’il convient d’attribuer à l’histoire de Ça, et même à tous les films d’horreur. L’interrogation est philosophique. En vertu de quoi sied-t-il de nourrir l’imagination d’angoisse et de violence ? D’aucuns répondraient que cette pratique tient lieu de divertissement, au même titre que tous les autres genres, littéraires ou cinématographiques qu’ils soient. D’autres, plus moralistes voire engagés, verraient dans la monstration de l’horreur artistique une préparation à l’horreur du monde. Et si ériger une statue à la peur revenait à l’encourager et la propager dans le subconscient social ?

« Viens t’amuser avec le clown. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © journaldugeek.com

 

 

 

 

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