«Un ami extraordinaire»: de la guimauve assumée

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Malgré une avalanche de bons sentiments, Un ami extraordinaire actuellement dans les salles obscures fonctionne à merveille. Primo, parce que cette guimauve est assumée. Deuzio, parce que la forme du film est très intéressante. Tertio, parce que Tom Hanks est une valeur sûre. Récit d’une séance où j’ai été épaté.

Tout, dans le film Un ami extraordinaire actuellement dans les salles, aurait de quoi faire fuir au premier abord les gens de bon sens. Sans doute que si j’avais regardé la bande-annonce du film avant de me rendre au cinéma, j’aurais peut-être changé le programme de ma soirée. D’ailleurs, durant les premières minutes de la projection, je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé de salle, encore sonné par le parcours du combattant mis en place par les cinémas à coup de formulaires orwelliens, de barrières, de flèches et de rubans adhésifs sur le sol. Bon sang, le film s’ouvrait sur des maquettes pour enfants cucul-la-praline!

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Et puis, le visage de Tom Hanks apparaît à l’écran. Je ne me suis donc pas trompé de séance! Et je comprends alors que ce que j’ai pris pour une comptine sans intérêt participe en réalité de la grande force d’Un ami extraordinaire. Dans ce film où Hanks incarne le célèbre (aux Etats-Unis, pas chez nous) présentateur d’une émission pour enfants à la télévision américaine, Fred Rogers, alias Mr. Rogers, tout est justement adapté à son émission «Mister Rogers’ Neighborhood» («Le voisinnage de Mister Roger»). En fait, le film devient cette émission. Naturellement, en la dépassant, en la transcendant, comme toute œuvre a le pouvoir de le faire.

Un film-émission enfantin

Ainsi, le décor de plateau de Mr. Rogers sert de décor au début de film, à sa fin, aux transitions entre certaines scènes et, finalement, à l’ambiance tout du long. Le spectateur comprend alors que c’est à l’enfant qui sommeille en lui que le film s’adresse. D’ailleurs, l’histoire de Mr. Rogers, cet ancien pasteur devenu animateur vedette, n’est pas tant le sujet ici. Ni celle de Lloyd Vogel (Matthew Rhys), journaliste critique fortement stéréotypé, qui se voit commander par la rédactrice en chef du magazine Esquire un entretien avec le présentateur et qui va être changé par cette rencontre. Le thème est bien plus prosaïque: il s’agit d’une simple leçon de vie pour nous tous, assumée comme telle, sans complexité ni détours.

C’est bien sûr aussi l’occasion pour la réalisatrice Marielle Heller de faire connaître au monde entier cet étrange Monsieur Rogers, terriblement soupe au lait, mais terriblement attachant, qui a fidélisé des millions de téléspectateurs de 1968 à 2001. Mais Mr. Rogers, par l’interprétation bluffante – comme on pouvait s’y attendre – de Tom Hanks, sert en fait de vecteur d’une certaine sagesse. Quelle est cette sagesse? Accepter notre imperfection, savoir pardonner, être conscient que tout le monde, même parmi nos êtres chers, peut commettre un jour le mal. Et qu’il est donc d’autant plus difficile, mais important, de leur pardonner.

Les belles personnes

Un autre thème intéressant, peu relevé, est la beauté des célébrités qui nouent des amitiés avec des gens «simples». C’est souvent une grande marque d’intelligence pour quelqu’un d’important de pouvoir faire se sentir à l’aise n’importe qui en sa compagnie. Qui de meilleur que Tom Hanks pour rendre cette «beauté intérieure» des véritables grands hommes, j’ai nommé les tolérants, les bienveillants, ceux qui rehaussent par le haut et qui ne se contentent pas d’un entre-soi, conscients du rôle qu’ils ont à jouer dans des destinées individuelles? La relation qui se noue entre Lloyd Vogel et Fred Rogers est ici brillamment évocatrice.

On m’aurait vendu le film comme ça que je n’aurais peut-être pas encore été motivé à me rendre en salle pour le voir. Il faut tout simplement le voir pour le croire. Je ne peux donc que recommander de prendre le risque de se laisser emporter par un long-métrage tout en piano et en délicatesse, sans doute trop dramatique par moments dans les péripéties, sans doute trop naïf face à ce «héros» de part en part évangélique, mais qui assume son regard d’enfant, pour des adultes qui ont tous été des enfants. Une réussite indéniable quand on prend en compte les techniques inédites utilisées pour rendre cet esprit dans la forme même du film.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Praesens-Film

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