Les fake news: une fake news?

Le Regard Libre N° 64 – Jonas Follonier

Les fausses nouvelles ont toujours existé. Tout le monde connaît d’ailleurs le sens du mot «faux» et celui du mot «nouvelle», il est donc parfaitement clair ce que c’est qu’une fausse nouvelle. Et sans doute chacun sera-t-il d’accord avec moi pour dire qu’on peut annoncer une nouvelle en la croyant vraie, alors qu’en fait elle est fausse. Si nous disions tous la vérité en permanence, si nous étions omniscients, cela se saurait.

La vérité ou la fausseté d’une information que quelqu’un délivre est donc indépendante de ses intentions. Pendant longtemps, on a dit sincèrement que la terre était plate: c’est le cas typique du manque de connaissances. On peut également dire quelque chose sans prendre la peine de se demander si c’est vrai ou non; c’est alors un cas de négligence à l’égard de la vérité. Dans une situation similaire mais un brin différente, on peut aussi ne pas avoir le temps de vérifier une information, par exemple dans une situation d’urgence où l’on prend le risque de communiquer une information alors que l’on en est pas du tout sûr, par exemple seulement à 51%, mais où il vaut mieux dire quelque chose que ne rien dire.

Il existe bien sûr le cas du mensonge: c’est par définition l’acte délibéré de délivrer une nouvelle dont on sait qu’elle est fallacieuse. Les raisons d’un tel acte, vieux comme un fameux métier, peuvent être diverses: la volonté de tromper ou de manipuler, certes, mais aussi la lâcheté, la peur de subir une punition… ou encore la simple malice, comme le jeu d’un enfant qui n’aurait aucun intérêt à le faire, mais qui le fait quand même pour s’amuser – quitte à avouer son méfait juste après. Dans toutes ces situations, une constante: le fait pour le menteur de savoir son info fausse n’a rien à voir avec le fait pour cette info d’être fausse… La cause en est simple: on peut en dire une grosse sans le savoir (voir plus haut).

Le cas du bullshit, concept anglo-saxon que nous rendons en français par «foutaises», est plus spécifique. On a là affaire à des types qui déblatèrent à profusion, pouvant affirmer tout et son contraire, dans la mesure où ils n’ont de souci que de parler, mais pas de savoir si ce qu’ils disent est vrai ou fallacieux. Le profil du bullshiter a été très bien décrit par le philosophe américain Harry Frankfurt dans l’ouvrage On Bullshit (2005), traduit en français par Didier Sénécal sous le titre de De l’art de dire des conneries. Au contraire du menteur, qui a besoin de savoir la vérité pour la cacher à son interlocuteur, le générateur de foutaises n’en a pas besoin. En fait, il est indifférent à la vérité. Bien sûr, difficile d’affirmer que tel individu est un diseur de conneries, tel autre un menteur, etc. Tout individu peut passer de l’un à l’autre. Donald Trump y compris.

Ce qui ressort d’étonnant, de suspicieux, c’est qu’on ait pu rassembler sous une même notion – barbare – des réalités si différentes. L’expression de fake news, qu’elle soit utilisée telle quelle en français ou sous l’étiquette AOC de «fausses nouvelles», recoupe des formes d’attitude différentes vis-à-vis de la vérité. Elle n’est donc pas pertinente.

L’idée même d’un phénomène unique de fake news est donc une fake news. Elle porte le risque de tout confondre; un premier signe de totalitarisme. Le risque, également, de désigner des bons (les policiers des fake news) et des mauvais (les marchands de fake news); un deuxième signe de totalitarisme. Le risque, encore, de lancer la chasse aux fausses infos, ce qui laisse la porte ouverte à un Etat gardien de la vérité; un troisième signe de totalitarisme. Le risque, enfin, de faire croire qu’il s’agit d’un phénomène nouveau et que notre époque doit s’en occuper – la fameuse entreprise de table rase, qu’on retrouve dans le déboulonnage des statues; un quatrième signe de totalitarisme.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Le débat «Forum» RTS auquel a participé Jonas Follonier le 29 mai 2020:

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