«Une machine comme moi», entre humour et intelligence artificielle

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

Londres, 1982. Charlie est un type normal, ou presque. Trente-deux ans, et il est déjà fatigué de tout. Fini de travailler pour un employeur, fini d’avoir des projets et des rêves de jeunesse. Charlie, c’est un homme un peu perdu, cynique, drôle, très british et complètement décalé. Décalé dans une société qui l’est tout autant. Parce que la vie à Londres en 1982 dans ce roman n’est pas celle qu’elle fut il y a quarante ans dans la réalité. Les Beatles sont toujours au complet; Alan Turing, toujours vivant. Ce génie des sciences a pu ainsi mettre au point ce qui commence aujourd’hui, en 2020, à voir le jour: l’intelligence artificielle. Des robots androïdes – des Adam pour la version masculine, et des Eve pour la version féminine – sont commercialisés. Décalé pour décalé, Charlie dilapide tout l’héritage qu’il vient de recevoir de sa mère pour se procurer un Adam.

Ian McEwan écrit, et c’est à nouveau le succès. Après des sorties rendues encore plus célèbres par leur adaptation au cinéma, comme Sur la plage de Chesil (2008) ou L’Intérêt de l’enfant (2015), de nombreux critiques littéraires considèrent qu’avec Une machine comme moi (Machines Like Me and People Like You dans son titre original), l’auteur britannique a signé son plus grand ouvrage jusqu’à présent. La qualification de chef-d’œuvre n’a d’ailleurs pas manqué aux éloges adressés à ce roman à la fois uchronique et d’anticipation.

Il y a de quoi. McEwan, passionné par les sciences, s’empare du grand sujet du moment, et sans doute du siècle en cours : l’intelligence artificielle. Ce fameux robot androïde nommé Adam est en effet sur le point de voir le jour, avec tout l’émerveillement et l’inquiétude qu’il suscite. La philosophie actuelle plonge pleinement dans les travaux sur cette fameuse intelligence artificielle, tout autant que la politique, l’économie ou la médecine. Posséder des robots-esclaves, plus performants et «parfaits» que les humains changera radicalement la face du XXIe siècle, peut-être même de l’humanité.

«Nous risquions de devenir les esclaves d’un temps sans but. Et ensuite? Une renaissance généralisée, une libération permettant de s’adonner à l’amour, à l’amitié, à la philosophie, à l’art et à la science, à l’adoration de la nature, au sport et aux hobbies, à l’invention et à la quête d’un sens? Mais ces loisirs distingués ne seraient pas pour tout le monde. La criminalité avait aussi ses attraits, tout comme la lutte en cage, les vidéos pornos, les jeux d’argent, l’alcool et les drogues, même l’ennui et la dépression. Nous ne serions pas maîtres de nos choix. J’en étais la preuve.»

Mais pas d’essai philosophique avec Comme une machine. On reste bien dans une fiction, un roman, en dépit de toute la finesse et la rigueur des éléments autant philosophiques que scientifiques exposés par l’auteur. Un roman qui en plus d’être intelligent ne renonce pas à l’humour et surtout pas au style. McEwan sait tenir en haleine son lecteur, mais pour la version française du livre il faut rendre un hommage particulier à l’excellente traductrice France Camus-Pichon qui parvient une fois de plus à conserver une fluidité parfaite dans une langue élégante, poétique et entraînante. Mis à part la traduction, ce qui rend la lecture du roman extrêmement agréable se niche dans les détails de petites phrases courtes et tellement jouissives.

«Je lui tournais le dos et fis du café. Miranda occupait mes pensées. Tout avait changé. Rien n’avait changé.»

Comme une machine est un roman d’aujourd’hui qui se lira tout autant, si ce n’est davantage, demain. Marquant sa filiation avec le 1984 d’Orwell (1949) par des références aussi discrètes qu’essentielles, cet ouvrage risque bien de connaître une destinée à peu près comparable au chef-d’œuvre des dystopies. McEwan n’est pas Orwell, certes; il n’en demeure pas moins qu’un tel livre sera étudié dans les écoles. Il nous parle de ce qui nous attend peut-être, de ce qui nous attend sans doute, même si ses plus belles pages demeurent sur ce qu’il y a réellement, et non pas virtuellement, d’éternel en l’homme. Comme pour nous rappeler que l’humanité n’a pas dit son dernier mot.

«Cela avait beau être un cliché romantique, il n’en était pas moins douloureux: plus mes sentiments pour elle s’intensifiaient, plus Miranda paraissait  distante et inaccessible.»

Crédit photo: © Lucasfilm

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Ian McEwan
Une machine comme moi
Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon
Editions Gallimard
2020
386 page
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