Des toilettes non genrées? Allons donc!

Le Regard Libre N° 51 – Danilo Heyer

Ce mercredi 22 mai, Jonas Follonier, rédacteur en chef de la présente revue, partageait sur les réseaux sociaux la photo de la porte des toilettes pour hommes de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Neuchâtel. Sur cette porte figurait une petite affiche masquant le logo masculin et indiquant que «les toilettes avaient été libérées du genre parce que les sigles hommes-femmes affichées sur les toilettes oppressent une partie de la population universitaire». A l’origine de cette action, le «collectif UniNE pour la grève des femmes* et féministe», qui «appelle au boycott de ces codes stéréotypés et moyenâgeux».

«Chaque jour passé dans les murs de l’université (c’est plutôt rare, heureusement) me permet d’avoir des moments de franche rigolade face à la bêtise ambiante». Jonas Follonier a dégainé un humour bienvenu. Pour répondre à son sarcasme totalement justifié, certains chevaliers de la bien-pensance académique n’ont pas manqué de laisser sur les différents réseaux leurs commentaires pédants. Le voyant attaqué de toutes parts, j’ai décidé d’apporter du soutien à mon collègue philosophe à l’occasion d’un débat Instagram, dont je vous propose ici de revivre quelques séquences.

Laissez-moi tout d’abord vous exposer le principal argument que j’ai avancé: les toilettes ne sont pas «à libérer du genre», puisque le genre n’a rien à y faire. Il est uniquement question de sexe. Les urinoirs sont adaptés pour les hommes. Les genres les plus divers peuvent ainsi déjà, sans discrimination, utiliser les toilettes qui correspondent à leur sexe, de même qu’ils peuvent acheter des habits adaptés à leur sexe. C’est pratique, et tout le monde ou presque l’a compris. De ce fait, les sigles sur les portes, qui représentent les données triviales «sexe masculin» et «sexe féminin», sont tout à fait pertinents. Aussi, à l’époque de #MeToo et des «micro-agressions», il n’est même pas besoin de s’étendre longuement sur tous les problèmes que pourraient engranger des toilettes où des femmes seraient à quelques pas des pissoirs. 

Pourquoi est-ce donc une bonne chose de discriminer les toilettes par le sexe, outre les aspects pratiques évidents? Les personnes qui estiment la pudeur sont nombreuses à ne pas aimer faire leurs besoins en présence du sexe opposé. Cela ferait scandale si un homme (au sexe masculin) allait dans les toilettes des femmes, quand bien même il se justifierait par le fait qu’il se sent femme. Effacer les discriminations aux toilettes, c’est discriminer toutes ces personnes. Ainsi faut-il toujours qu’il y ait une grande inégalité dans la dénonciation des inégalités et discriminer une certaine majorité pour une minorité agissante. 

Si nous étions justifiés à éradiquer toute discrimination, nous arrêterions la discrimination positive, qui discrimine toute une partie de la population en fonction de son sexe et de sa couleur de peau ! De plus, ne prenons pas à la légère notre liberté de discriminer, car discriminer, c’est choisir. Bien sûr, il y a des discriminations injustifiées, mais il y a aussi des discriminations justifiées.

La triste vérité est que de nombreuses personnes ne s’arrêteront pas à l’égalité des chances et l’arrêt des discriminations, mais ne seront satisfaites que lorsqu’il y aura parité dans tous les domaines ou lorsque le méchant homme blanc hétéro cisgenre sera en minorité. Problème à l’horizon, on a observé qu’en Scandinavie, lorsque la société encourage encore plus l’abandon des rôles traditionnels du genre, étrangement les genres se radicalisent: il y a encore plus de sages-femmes femmes, plus d’ingénieurs hommes, etc. Il faudra donc user de violences pour atteindre l’idéal liberticide, irrationnel et autoritaire de l’égalitarisme.

Un de mes interlocuteurs m’a joué ce numéro: «Je n’ai pas vu la ‘‘majorité’’ incarnée devant [les toilettes] pour [manifester].» Evidemment, puisque qu’ils seraient tout de suite traités de fachos et d’intolérants! Laissant de côté la question de la minorité et de la majorité, mon interlocuteur a fait valoir que ce qui importait était le système de domination et d’oppression qu’il fallait combattre. J’ai dû lui concéder le fait que le nombre importait peu, car, en Occident, les minorités sont agissantes, et ont un pouvoir disproportionné par rapport à leur démographie. Est-ce que les toilettes sexuées sont une oppression? On en arrive facilement à de telles questions délirantes quand on regarde le monde et les rapports entre personnes différentes avec ces œillères au relent marxiste que sont les concepts binaires d’oppression et de domination, qui ne sont qu’une version moderne du vieux «bons et méchants». On construit des toilettes en fonction du sexe à cause des pissoirs et de la pudeur, et on finit, après un grand effort de distorsion de l’intuition, par l’interpréter comme une oppression. A dire vrai, tout témoigne ici d’une grande puérilité à un niveau de formation où l’on s’attendrait à ce que l’on ait une vision du monde un peu plus complexe que celle-ci. 

On m’accusa ensuite d’être un privilégié du système qui ne pouvait comprendre la souffrance des oppressés, à cause de ma couleur de peau et de mon orientation sexuelle! Je m’étonnerai toujours à quel point il est ridicule de prétendre combattre l’intolérance et incarner la morale, puis de réduire constamment les personnes à leur appartenance à un groupe, les hiérarchiser et les placer en confrontation. Ne voient-ils donc pas qu’ils sont devenus ce qu’ils voulaient combattre? S’il est encore une bonne raison de ne pas se soumettre à cet extrémisme de gauche, c’est qu’il est déshumanisant. Vous ne voyez plus une personne, mais un transgenre, un blanc, ou encore un handicapé. On retourne comme au temps des tribus, où le critère d’humanité était défini – et l’est encore dans certains endroits – en fonction de l’appartenance à la tribu. Mais quelle décadence par rapport aux Evangiles ou aux Lumières! 

Les sigles sont-ils stéréotypés, comme le soutenait l’affiche? Ce qui est un profond stéréotype, c’est d’utiliser le terme «moyenâgeux», terme qui témoigne d’une vision de l’Histoire tout à fait fausse, où, après un Moyen Age horrible, aurait eu lieu un progrès linéaire menant à cette superbe époque où nous vivons. Jonas a eu raison de rire, l’ignorance et la médiocrité doivent être pointées du doigt! Quant à mon interlocuteur, il a cru bon d’avancer que le rire et le jasement qu’a provoqué l’action menée témoignaient de la nécessité des combats contre les discriminations. Je lui ai répondu que le jasement devrait plutôt inviter au débat, et que le rire devrait remettre en question, car on est souvent peu conscient d’être parfaitement ridicule.

Finalement, Jonas avait-il raison d’affirmer que la majorité rationnelle avait bon droit de rire face aux dérives du microcosme universitaire? Pour ses détracteurs, la majorité rationnelle n’a aucune légitimité; étrange conception dans une démocratie. «Où est-elle, au juste, la majorité rationnelle, quand elle fait preuve de surdité face aux logiques oppressives du patriarcat blanc et capitaliste…», me demanda un joyeux luron. Si la majorité est sourde en plus d’être silencieuse, c’est parce que les fameuses «logiques» sont des concepts éthérés nés dans les facultés de lettres, bien trop réducteurs pour être tangibles. Ces logiques s’attachent à sélectionner les inégalités qui lui plaisent. Or, le réel, tel qu’il est appréhendé directement par la majorité rationnelle, qui n’a pas subi les théories des sociologues, nous offre un diaporama très étendu et vivace des inégalités qui ne s’accorde pas avec les mensonges par omission qui viennent de la gauche universitaire: retraite à soixante-cinq ans, aide-sociale, impôts, métiers dangereux, garde d’enfants, pouvoir réel dans le couple, etc. 

Mais cela n’était pas suffisant. Mon adversaire est malheureusement tombé dans la facilité, en qualifiant mes propos de transphobes et de racistes. Il a même soutenu que la majorité rationnelle était une majorité «dont la raison est devenue fasciste». Je crois qu’il faut que l’on s’entende à dire que l’accusation de fascisme, recommandée pendant la guerre froide par l’URSS, est l’une des plus grandes malhonnêtetés intellectuelles de notre temps. Hitler semble avoir finalement gagné, puisque le point Godwin apparaît dans quasiment tous les débats sur les problèmes de société, comme horizon indépassable de ce qui est tabou. Heureusement, certaines personnes et certaines revues pensent en dehors de cette idéologie contemporaine.

Ecrire à l’auteur: danilo.heyer@hotmail.com

Crédit photo: © Jonas Follonier pour Le Regard Libre

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