Pendant ce temps, au Liban, l’anxiété est figée sur les visages

Le Regard Libre N° 78 Sophie Woeldgen

Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen nous raconte depuis le Liban comment ce pays tente de se reconstruire.

De passage en Suisse, au détour d’une conversation anodine, une connaissance me lance: «Oh [vivre au Liban] ça doit être excitant! Oui il y a des inégalités mais au moins il se passe quelque chose». J’ai tenté de réfuter. J’ai abandonné. Non, la misère n’est pas excitante. Non, il n’y a pas de beauté dans un pays où tout manque. Je suis rentrée car j’étais épuisée.

Manger sans risquer une intoxication alimentaire, finir un article sans que la batterie de mon ordinateur me lâche, passer une soirée entre amis est devenu impossible. Car sans essence, impossible de se déplacer et pour de nombreux Libanais, aller travailler. Sans électricité, les frigos sont éteints et les aliments périssent. Et soudain, l’électricité peut revenir à deux heures du matin. L’immeuble se réveille. Les machines à laver sont enclenchées. Puis, on se recouche et on tente de dormir quelques heures malgré la chaleur moite de l’été beyrouthin.

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Depuis un an et demi, j’écris que le Liban s’écroule. Que cela ne peut continuer. Que le fond doit être proche. Pour justifier mes récits catastrophistes, j’écume la mise à jour des indicateurs socio-économiques. Selon le dernier rapport de la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (Cesao), un organisme dépendant de l’ONU, 74% de la population vit maintenant dans la pauvreté, soit presque trois fois le niveau affiché en 2019 (25%). Pour parler de cette crise économique, la Banque mondiale a quant à elle trouvé la formule pour illustrer les résultats de leur analyse: «le top 3 des pires crises économiques au monde depuis 1850». Et alors que la monnaie nationale a perdu près de 90% de sa valeur face au dollar, l’inflation atteint les 500% sur un an pour les produits alimentaires.

Alors oui, la remarque citée en début d’article m’a révoltée. Mais elle n’était pas isolée. Et il faut arrêter avec cette romantisation de la «sobriété», de la vie sans essence, qui va souvent de pair avec le refus vaccinal. Car cette idéologie ne fonctionne que dans nos pays riches, aux soins de santé efficaces.

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Ceci, les statistiques ne le racontent pas: vivre au Liban actuellement, c’est la vérification quotidienne de la pyramide de Maslow. C’est la crainte permanente qu’un de ses proches ne tombe malade, les médicaments étant introuvables et les hôpitaux sur le point de fermer. C’est se limiter aux déplacements indispensables, parce que remplir le réservoir de la voiture est devenu quasi-impossible. Et risqué – les bagarres qui se terminent en échange de coups de feu sont fréquentes. C’est passer par quatre épiceries pour trouver une bouteille d’eau. Renoncer au pain, ou à défaut faire la file dans l’une des dernières boulangeries ouvertes de Beyrouth. Les discussions deviennent abrutissantes. L’anxiété et la peur sont figés sur les visages. Les chiffres ne révèlent pas ces parcours brisés par la crise. La déscolarisation. Le chômage. Le déshonneur. La honte. La dépression.

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L’humour n’a pas disparu. A la question «Comment vas-tu», la nouvelle réponse en vogue est «Aujourd’hui, ça va mieux que demain». Et on rit. Jaune.

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