Jon Ferguson dézingue dans son «Journal du Corona»

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

Si l’auteur américain basé dans le canton de Vaud depuis des décennies publie son Journal du Corona comme l’ont fait nombre de ses confrères écrivains, la manière dont il traite du confinement le rend singulier et attrayant. Car Jon Ferguson dézingue tout. A commencer par les médias, Greta Thunberg et notre vision de la mort et de la vie.

A voir: le questionnaire «Trousp» d’Arthur Billerey, également journaliste au Regard Libre

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Jon Ferguson n’est pas un homme consensuel. Au milieu des dizaines de livres publiés par des écrivains sur la manière dont ils ont vécu le confinement, son journal détone. Mais sans en faire des tonnes. Le Vaudois d’adoption n’est pas un conspirationniste de base qui peste contre ce qui ne serait qu’une «grippette» et qui en appelle à ne pas respecter les mesures sanitaires. Ferguson est quelqu’un qui réfléchit. Cet ancien étudiant en philosophie pratique l’art de la pensée critique comme il respire, et ce nouvel écrit qui succède à une trentaine d’autres le montre bien.

«Pour moi, une conséquence positive de la déferlante du  »corona » est que, depuis un mois environ, nous n’avons plus de nouvelles de Greta. J’ai tendance à penser qu’il est plutôt ridicule de croire qu’une jeune fille de seize ans, atteinte du syndrome d’Asperger, connaisse la vérité sur le fonctionnement du monde. En fait, je pense qu’il est naïf de croire que qui que ce soit puisse connaître la vérité sur le fonctionnement du monde… Bon, s’il faut écouter quelqu’un, alors écoutons la  »science ». Mais au moins, mettons-nous à réfléchir quand nous tendons l’oreille.»

Et selon Ferguson, ce ne sont pas les médias, en particulier les grandes chaînes télé américaines, qui vont nous aider à penser. Le ressassement des mêmes sujets, le décompte quotidien du nombre de morts sans mise en perspective, le climat médiatique anxiogène et la simplification des débats en des polémiques manichéennes composent pour le natif d’Oakland, en Californie, l’exact miroir de la politique américaine. Croire que Trump a toujours raison, ou croire qu’il a toujours tort (merci Ferguson), c’est le début de la fin. Pourtant, tout nous pousse à choisir un camp. Comme si dans la vie, il s’agissait de choisir un camp. La situation est d’autant plus pathétique que ces camps sont artificiels.

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Pas question toutefois d’attribuer le tout au système américain de l’affrontement gauche-droite, que l’on trouve aussi en France. L’uniformisation des sujets et des points de vue susceptibles d’intéresser les médias, on connaît. Le climat anxiogène depuis quelques mois, on connaît aussi. Et la Suisse n’est pas épargnée par ce qui est fondamentalement un manque global de réflexion, sur des questions aussi importantes que celles de notre vision de la nature, de notre rapport à la mort et du sens de l’existence – questions liées:

«N’avons-nous pas détourné les yeux de la tragédie durant les deux derniers millénaires? Même les soi-disant  »non-croyants » tendent à considérer la  »nature » comme quelque chose de beau et d’agréable… Nous devons préserver la nature! Nous devons arrêter de la détruire! Nous devons sauver la planète! Ne font-ils pas au monde, à la nature, exactement ce que Paul a fait à l’égard de la mort tragique de Jésus? Ils en inversent la nature, la retournent et la désirent  »éternelle ». Alors qu’en fait la nature tue et détruit constamment!»

Pointer des paradoxes, voilà déjà un pas vers la sagesse. «Nous sommes devenus mous», écrit également Jon Ferguson. Car la perte du sens du tragique est associée par l’auteur à un monde disneylandisé, où nous ne faisons plus l’effort de comprendre la complexité et l’absurdité du monde et où nous nous retrouvons alors à le considérer non plus tel qu’il est, mais tel que nous voudrions qu’il soit, c’est-à-dire simple et sensé. Malgré toutes ses références à Nietzsche et ses petites phrases à l’emporte-pièce sur l’inexistence de la vérité, Jon Ferguson est un réaliste: ce qui nous entoure existe indépendamment de nous. Et c’est pourquoi, comme l’avance Ferguson, le questionnement le plus profond de l’être humain est de se demander s’il compte. C’est sans doute l’une des grandes leçons philosophiques de ce livre.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: Arthur Billerey pour «Trousp»

Jon Ferguson
Journal du Corona
Editions de l’Aire
2020

145 pages

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