Afrique: l’histoire qu’on lui refuse

Le Regard Libre N° 65 – Clément Guntern

Dossier «Afrique en mutation»

A l’occasion des premiers contacts des explorateurs et marchands occidentaux avec les populations africaines est née l’idée, encore trop répandue aujourd’hui, que l’Afrique n’avait pas d’histoire. A la faveur des mouvements antiracistes et postcoloniaux actuels, les périodes de la traite transatlantique des esclaves et de la colonisation prennent progressivement de l’importance; au risque d’y résumer l’histoire du continent.

Depuis la mort de George Floyd, le monde occidental est bousculé par un nouvel élan de lutte antiraciste. Aussi louable soit-il dans ses fondements, ce mouvement international, en faisant de la colonisation et de l’esclavage en Afrique un sujet public, risque, une fois de plus, d’essentialiser les Africains comme victimes et d’expliquer par le seul fait colonial l’ensemble de leur continent. Il ne s’agirait pas non plus de tomber dans un afro-centrisme total en transformant l’histoire entière du continent en une ligne droite entre un passé glorieux et un futur né de celui-ci. Il reste, néanmoins, à dire la vérité sur l’histoire africaine, pas seulement depuis le début de la traite négrière par les Européens au XVIe siècle, car l’histoire n’a pas attendu les Blancs pour s’écrire.

Lors d’un discours polémique en 2007 à Dakar, l’ancien président français Nicolas Sarkozy déclarait que «l’homme africain n’était pas encore entré dans l’Histoire». C’est vrai. Mais seulement à condition de ne pas parler d’histoire du monde, comme sous-entendu dans le discours, mais bien de celle que nous racontons. Depuis le XVIIe siècle, l’Afrique souffre d’un «déni d’historicité», pas seulement de l’Occident mais aussi venant de régions du monde plus lointaines d’elle, à l’instar de la Chine. Souvent, l’historien de l’Afrique doit justifier l’existence d’une histoire africaine et, plus souvent encore, la comparer sur certains points avec le reste du monde pour bien vérifier qu’elle soit digne d’intérêt.

La diversité n’est pas un obstacle

C’est également parce que les premiers Européens à venir à la rencontre des sociétés africaines n’y ont pas forcément trouvé des Etats centralisés comme il commençait à en exister chez eux, que le déni de l’histoire s’est installé. Or, un simple coup d’œil rapide suffit à malmener ce constat. Ne serait-ce qu’en évoquant la civilisation égyptienne qui, malgré une volonté de la rattacher à tout prix au Moyen-Orient et même à la sphère occidentale, n’a pas manqué d’être née en Afrique et de subir de nombreuses influences venues de l’intérieur du continent.

En témoignent la dynastie dite des pharaons noirs, les longues relations avec les royaumes nubiens au sud et les échanges nourris à travers les oasis à l’ouest. Au-delà du débat sur la couleur de peau des Egyptiens qui aurait pu être noire, l’Egypte a surtout été une civilisation africaine. Dans toutes les directions, des royaumes se sont formés, des cités marchandes sur l’océan indien aux royaumes de courtages aux portes du Sahara, en passant par le Grand Zimbabwe et l’Empire du Mali, les sociétés africaines ont participé à l’histoire mondiale dans des formes très diverses.

Le premier constat imposé par les Européens a souffert d’un manque de décentralisation de leur regard. Pourquoi ne pas voir de ville importante, même si elle est organisée différemment, entre plusieurs centres quelque peu distants, comme dans l’Empire du Mali? Or, à nouveau, en se posant cette question, nous nous retrouvons à comparer les traces de l’histoire africaine avec un modèle de ce que devrait être l’histoire. Comme nulle part ailleurs, l’Afrique a connu une incroyable diversité de trajectoires historiques. Il serait vain de proposer une frise historique unique représentant les différentes phases de l’évolution des sociétés à l’échelle du continent. Les grandes périodes historiques cohabitent et se chevauchent et, pour les apprécier, il faut à tout prix renoncer à penser les sociétés évoluant vers un but précis à atteindre, ou à vouloir qu’elles s’organisent d’un centre vers une périphérie.

Le solide et le fluide

A l’échelle du continent, durant toute l’histoire africaine, le solide a coexisté avec le fluide. Les formations politiques centralisées vivent à proximité de sociétés agricoles ou pastorales non centralisées. En marge de ces dernières, des chasseurs-cueilleurs se réfugient dans les forêts équatoriales ou les montagnes pour fuir face à l’accaparement des terres. Entre les formations sédentaires, les peuples nomades ou semi-nomades trouvent des espaces pour se développer. Cet enchevêtrement, cette coprésence ont fait exister en même temps et à peu de distance le roi et le marchand avec le nomade et le chasseur-cueilleur, le Moyen Age avec la préhistoire, le Néolithique avec l’âge des métaux.

L’histoire africaine ne se laisse pas enfermer dans des conceptions trop linéaires. Toutes ces possibilités d’organisation n’empêchent pour aucune d’entre elles de participer à l’histoire, tant l’Empire du Mali, si riche en or qu’il provoqua une chute durable des prix du métal précieux au Caire, que les cueilleurs de coquillages de la côte swahilie, dont les produits se sont retrouvés mêlés à la circulation mondiale des biens. 

L’écriture est un autre facteur qui a poussé vers ce déni de la participation africaine à l’histoire. En observant l’histoire de l’Afrique, il faut prendre ses distances avec l’hégémonie de l’écrit. D’abord, en considérant que beaucoup de textes proviennent de sources externes qui ne manquent pas de clichés (Européens, Grecs, Arabes, etc.). Ensuite, en constatant que l’écrit n’est de loin pas absent des sociétés africaines, même dans les lieux qui n’ont pas subi d’influence extérieure.

Il ne faut toutefois pas juger à la va-vite les emprunts à d’autres peuples, africains ou non, à l’instar de l’arabe devenu langue du commerce en de nombreux endroits. Ceux-ci ne démontrent en rien que ceux qui les ont adoptés ont été de simples receveurs d’une culture étrangère mais, au contraire, qu’ils les ont adaptés avec beaucoup de créativité et disséminés à leur tour.

De plus, on y observe un autre usage de l’écriture, réservé uniquement à certaines fins. Ce n’est pas qu’ailleurs qu’en Afrique du Nord romaine puis islamique, en Egypte, Nubie et Ethiopie chrétienne, les sociétés n’aient pas connu l’écrit: elles l’ont seulement réservé à quelques-uns.

Un continent qui ne se laisse pas résumer

Les observateurs extérieurs ont longtemps expliqué que l’histoire de l’Afrique a été rendue impossible du fait de son environnement hostile. Il est en effet indéniable que la géographie et l’environnement que le continent africain a imposés à ses habitants a été d’une grande rudesse. Les montagnes de l’est, les zones désertiques du Sahara et semi-désertiques du Sahel, les forêts tropicales et équatoriales ont certainement mis sous pression, plus qu’ailleurs, les sociétés africaines. Faut-il pour autant en déduire que leur géographie les a condamnées à rester à un stade peu évolué?

Ce serait oublier qu’en Afrique, comme partout dans le monde, les sociétés se sont adaptées. Loin de leur imposer une évolution déterministe, bloquée par des facteurs environnementaux qui en feraient des sociétés immuables ou enfermées, les barrières ont au contraire activé les échanges locaux ou régionaux. A la lisière des forêts denses, on échangeait céréales contre produits de la forêt; au bord des déserts, produits agricoles contre sel. En observant des cultures nomades, il serait tentant d’imaginer qu’elles fussent restées bloquées à ce stade en raison des conditions climatiques et géographiques. Au contraire, ces diverses situations reflètent des choix sociaux, issus d’interactions ou de spécialisations: parfois l’on abandonne le confort du sédentaire pour le pastoralisme. Ce n’est pas le produit d’un retard évolutif ou de l’éloignement des centres de la technique.

Raconter l’histoire de l’Afrique, c’est défaire le déni d’historicité et contribuer aussi aux luttes actuelles. C’est arrêter de résumer le continent soit au rôle de berceau de l’humanité primitive, réceptacle de nature sauvage que nous venons visiter, soit au rôle de victime des échanges mondiaux. C’est aussi pour combler le manque que le seul récit de l’histoire coloniale ou de la période du commerce triangulaire ne peut expliquer: le récit d’un continent diversifié, nullement sujet, mais acteur à part entière de l’histoire. Une vaste partie du monde qui ne se laisse pas résumer.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Image: Paysan se déplaçant à vélo dans la ville de Maroua (Extrême-Nord du Cameroun), 7 décembre 2009. Wikimedia CC 4.0

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