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Littérature

Critique

La dernière virée nocturne d’Octave Parango5 minutes de lecture

par Ivan Garcia
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Avec L’Homme qui pleure de rire, l’auteur dresse une fresque de la dernière décennie. Impitoyable envers ce qu’il nomme «la dictature du rire», Frédéric Beigbeder signe un roman drôle et philosophique dans un Paris aux airs de fin du monde. Une dernière virée nocturne pour Octave Parango.

Un emoji, L’Homme qui pleure de rire, pour seule couverture. C’est une bien curieuse trouvaille que cet ouvrage signé Frédéric Beigbeder. Intrigué et n’ayant jamais rien lu de cet auteur, je l’achète donc dans ma librairie habituelle. Il faut avoir un sacré sens de l’humour, me disais-je, pour placer un smiley pour seul titre. Ça m’évoque une scène de la série Mr. Robot où le protagoniste voit que les gens dans le métro ont leur visage remplacé par des emojis. Volet conclusif de sa trilogie du personnage d’Octave Parango, après 99 francs et Au secours pardon, L’Homme qui pleure de rire entraîne le lecteur pour une dernière soirée parisienne en compagnie du héros. On va se balader sur les Champs-Elysées, on va picoler au Fouquet’s, «le restau de Sarko», participer à une manif’ des «gilets fluos», voir un show au Crazy Horse, ou encore faire la fête au Raspoutine. Si vous vous perdez en chemin, une carte située au début du roman vous aidera à nous retrouver!

«Je m’appelle Octave Parango et j’ai soixante-quatorze ans dans vingt ans.»

Le carrousel des souvenirs

Après le milieu de la pub et son échappée russe, Octave a vieilli. Il est de retour en France et a viré chroniqueur humoristique à «La Matinale» de France Publique. Il est «l’humoriste le plus écouté de France». Belle surprise! Mais Octave en a marre de jouer au clown. Un matin, il décide donc de ne pas préparer de chronique. L’ultime sabotage dans un monde où l’humour est devenu la règle et soumis à l’efficacité. Evidemment, ça ne se passe pas bien pour Octave qui finit licencié… en live! La ressemblance avec ce qu’a vécu l’auteur, Frédéric Beigbeder, lui aussi licencié d’une radio pour ne pas avoir préparé de chronique, n’est pas le fruit du hasard…

La chronique improvisée de Frédéric Beigbeder sur France Inter

«La subversion aujourd’hui, c’est d’être le contraire du Joker. L’Homme Qui Souffre? L’Homme Qui Brûle Un Kiosque À Journaux? Celui qui ne dit du mal de personne. Celui qui croit en quelque chose, s’agenouille et prie. C’est lui le vrai renégat: l’empêcheur de s’esclaffer en rond.»

L’auteur n’avait jamais expliqué pourquoi, ce matin-là, il n’avait pas préparé de texte. Embrassant le masque de la fiction, il retrace le voyage au bout de la night qu’a effectué son alter ego littéraire la veille. L’ouvrage est découpé par tranches horaires, de dix-neuf heures à sept heures du matin. Ainsi, la veille, Octave s’est baladé dans Paris, où il a vécu toute une série d’aventures.

Lorsque j’ai lu le roman, je me suis senti happé dans un carrousel. Le manège de la dernière décennie qui, au fil des tours, me fait revivre ou revoir les événements marquants des années 2010. L’affaire Weinstein, la décadence, le probable effondrement de nos sociétés, la misère sexuelle et la mort du désir, l’humour totalitaire, la critique du mâle blanc hétérosexuel et le féminisme, les œuvres de Houellebecq et de Virginie Despentes, les «gilets jaunes», les attentats de Charlie Hebdo, Le Joker de Todd Philipps, La Ligue du LOL… La liste est bien longue et mériterait plus ample développement. Mais pas le temps pour cela. Comme dit Octave, «le monde va finir dans dix ans, personne n’a plus de temps à perdre.»  

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Une dernière fête pour la route

Avec délice et nostalgie, il se remémore sa jeunesse, ses fêtes avec «Le Caca’s Club», son groupe de potes jeunes et riches avec qui il faisait les quatre cents coups. En plus des souvenirs d’amis, d’amantes et de soirées, Octave inscrit son discours dans un dialogue avec des œuvres littéraires, du roman Le Nom de la Rose d’Umberto Eco en passant par Soumission de Houellebecq et American Psycho de Bret Easton Ellis. A ce propos, Frédéric Beigbeder, dont nous vous proposons une interview dans notre édition à paraître le mois prochain, nous explique son amour pour le roman et sa fascination pour les auteurs américains. Stylistiquement, chaque heure se voit attribuer une citation. Comme pour l’inscrire sous un certain auteur ou un signe particulier, de la chanson Le Bal des Laze de Michel Polnareff au Joker de Todd Philipps. La fresque du rire est longue. Et Octave, au milieu de ce champ de ruines, cherche son idéal. Celui qui lui permettra de vivre heureux. Enfin.

Ivan Garcia présentant «L’homme qui pleure de rire» pour l’émission «Marque-Page» de La Télé

L’Homme qui pleure de rire était ma première incursion dans l’œuvre de Beigbeder. Et je ne le regrette point. J’ai même adoré. On finit par s’attacher à Octave, ce Mr. Nobody qui ressemble à beaucoup d’entre nous, au fond. Ce roman était l’occasion de dire adieu à une certaine décennie en faisant la fête. Une dernière virée nocturne, au cœur de Paris, avec Octave Parango. 

«Les fêtes sont bien plus que des fêtes. Le temps embellit les souvenirs. Dénués d’intérêt, le jour de leur parution (sauf pour y constater les dégâts sur les joues de l’abus d’alcool), les rubriques mondaines deviennent féériques trois décennies plus tard. Les albums de photos se transforment en catalogues de fantômes. La photographie d’un bal oublié, c’est une jeunesse retrouvée.»

Crédit photo: © Jonas Follonier pour Le Regard Libre

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Frédéric Beigbeder
L’Homme qui pleure de rire
Editions Grasset & Fasquelle
2020
320 pages

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