Les «Nouvelles bucoliques» de Jean-Pierre Rochat, écrivain-paysan

Les bouquins du mardi – Edition spéciale «Les coronarétrospectives de la littérature» – Ivan Garcia

En dix-sept nouvelles, un narrateur campagnard décrit le monde qui l’entoure. Chevaux, cabri, maître d’école de village, amours déçues, vie de paysan, l’auteur nous entraîne dans un monde qui disparaît peu à peu. Un recueil drôle et touchant qui se lit à vitesse grand V.

En 2019, le prix du Roman des Romands a été attribué à une personnalité singulière de la vie littéraire romande. Un écrivain-paysan ou agriculteur-écrivain: Jean-Pierre Rochat. Son ouvrage primé, intitulé Petite Brume et publié en 2017, décrivait la dernière journée d’un agriculteur qui, ayant fait faillite, est contraint d’assister à la vente aux enchères de tous ses biens et ses animaux. Un roman tragique sur un fait que vivent certains paysans…

Des chevaux et des hommes

En même temps, l’écrivain qui réside et travaille à la Bergerie de Vauffelin est plutôt un adepte de la nouvelle. Et ça lui réussit très bien. Moi-même n’étant pas un grand fan de ce genre, je me suis pris au jeu en lisant Hécatombe. Nouvelles bucoliques, un recueil publié en 1999 à La Chambre d’échos. C’est un peu Les Bucoliques de Virgile, mais avec Ramuz qui s’occupe de l’écriture et de la narration. Et en moins hautain, aussi.

«Le fils est sorti de l’école d’agriculture, est venu trouver son vieux avec des idées nouvelles, modernes, rentabilité-productivité, il a dit: – Ecoute papa, si tu veux que je reste, que je reprenne la ferme, faut moderniser-rentabiliser-rationaliser, autrement, moi, je me casse, j’ai d’autres propositions, semaine de quarante heures, vacances, etc. Alors, le premier truc à faire, c’est de liquider ces chevaux qui te prennent trois fois plus de temps que le tracteur, qui bouffent autant que des vaches et occupent beaucoup plus de place.»

C’est par ces lignes que débute Chevaux de trait, l’une des nouvelles du recueil, où un fils «sorti de l’école d’agriculture» souhaite moderniser l’exploitation familiale et contraindre son père à se débarrasser de ses beaux chevaux. Le paternel, meurtri par cette demande, se séparera à contrecœur de ses précieux compagnons de vie, de travail et même de famille. Chez Jean-Pierre Rochat, l’amour des chevaux – et des animaux – est une religion. L’auteur lui-même est éleveur de chevaux et participe, de temps en temps, à des courses d’attelage. On les trouve presque partout dans son œuvre. Comme pour symboliser la beauté de la nature et la liberté. Et même peut-être l’amour. Qui sait?

Le souci de l’oralité

«Encore un sursaut, je la retrouve vingt années après, avec dix ou quinze ans de plus, pareille, plus lumineuse que jamais, toute réelle dans mon rêve. Je découvre Tristessa de Kerouac et même qu’il est très loin au-dessus de moi, il m’a piqué ma squaw, c’est vraiment elle, ses cheveux ont repoussé, ses bras sont tatoués tout le long des veines.»

Dans «écrivain-paysan», il y a «paysan», travailleur de la terre, mais aussi «écrivain». Et non seulement l’auteur écrit mais, bien entendu, il lit beaucoup. Son mentor? Cela ne pouvait être que Charles-Ferdinand Ramuz! Le premier à avoir revendiqué le droit d’écrire dans sa langue (de «mal écrire» il disait). Si je voulais faire des comparaisons, je dirais que Jean-Pierre Rochat, c’est un peu notre Arno Camenisch romand. L’écrivain-paysan réalise un sacré travail sur l’oralité en tentant de capter cette langue romande qui, pleine de tournures, reste difficile à transcrire à l’écrit. On entend donc dans Café de la Poste, ce fameux café-bistrot où on est tous allé une fois, des réflexions de comptoir sur ces Suisses qui se marient avec des «Môriciennes».

Hécatombe. Nouvelles bucoliques, est un recueil qui s’arrête sur des petits instants de vie: l’attachement d’un enfant pour son cabri, la fascination amoureuse d’un enfant pour une Indienne du cirque, la vie de paria d’un émigré italien, Firmin qui va chez le dentiste, un paysan qui teste l’acide, etc. Et ce sont de petites hécatombes. Les nouvelles ne se finissent pas toutes forcément par une mort physique mais par la disparition de quelque chose ou de quelqu’un. A mon sens, Jean-Pierre Rochat livre avec humour et fidélité la disparition d’un monde. Celui d’avant, où l’on prenait le temps et où l’on aimait la nature, les gens et la simplicité.

«Les trains sont de bons partenaires de vie, fidèles, réguliers, même s’ils s’arrêtent plus, qu’ils gardent leur contenu dans leur ventre, ladies en gentlemen, qu’ils restent dans leur wagon-restaurant, qu’ils ne voient même plus l’écriteau, le kiosque, le buffet de la gare.»

Crédit photo: © Ivan Garcia pour Le Regard Libre

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Jean-Pierre Rochat 
Hécatombe, Nouvelles bucoliques
La Chambre d’échos
1999
96 pages

 
 
 
 
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