La dystopie intimiste de Louise Erdrich

Les bouquins du mardi – Ivan Garcia

Le dernier roman traduit de Louise Erdrich couvre la fuite d’une jeune femme enceinte, traquée par un gouvernement religieux qui souhaite s’emparer de son enfant, dans un monde en proie à une régression biologique. Un texte qui résonne en nous.

Les temps sont durs: Covid-19, crise économique, changement climatique, montée des inégalités, des nationalismes… La liste des maux de notre époque s’allonge et, étrangement, la fiction s’en nourrit à s’en faire exploser la panse. Dans une dépêche de l’Agence télégraphique suisse (ATS), reprise par le quotidien Le Temps, on nous informe que la rentrée littéraire de janvier dernier a accueilli pas moins de «493 nouveaux romans» dans les librairies. Un chiffre gargantuesque. Parmi ce flot de nouveautés, on compte la traduction de l’avant-dernier ouvrage[1] de la romancière américaine Louise Edrich, intitulé L’enfant de la prochaine aurore et initialement publié aux Etats-Unis en 2017. Cette dernière donnée est troublante, surtout quand on connaît le synopsis du roman et qu’on le compare avec la crise que l’humanité traverse actuellement.

L’enfant de la prochaine aurore est l’histoire de Cedar Hawk Songmaker, jeune femme ojibwée enceinte, ainsi que de l’enfant qu’elle porte. C’est une histoire de (sur)vie. Dans des Etats-Unis contemporains, un mystérieux mal ronge l’humanité: une sorte de régression biologique qui, à force, risque d’entraîner l’extinction de l’espèce humaine. Face à cet hypothétique futur cauchemardesque, les femmes incarnent l’espoir: celui de la perpétuation de l’espèce. Un nouveau gouvernement, composé des membres de l’«Eglise de la Nouvelle Constitution», arrive au pouvoir et, grâce à son «Unborn Protection Society» (société de protection des fœtus), traque les femmes enceintes (ou non) pour les enfermer dans des centres spécifiques.

«Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait –, notre monde régresse.»

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Chronique d’une femme enceinte

Au début de l’ouvrage, alors que la menace n’est pas encore omniprésente, Cedar se lance sur les traces de ses origines en partant à la rencontre de sa mère biologique, Mary Potts, qui vit dans une réserve indienne. L’héroïne, convertie au catholicisme contre l’avis de ses parents adoptifs, Ben et Sera, deux Blancs progressistes et hippies, cherche à allier ses deux identités: celle de ses ancêtres indiens et son existence de jeune femme qui a été élevée par des Américains de la classe moyenne supérieure. Deux familles qui lui apporteront aide et soutien tout au long de sa folle échappée.

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Le récit est écrit à la première personne et prend la forme d’un journal intime; «une chronique», écrit l’héroïne. Le texte mêle donc des éléments autobiographiques tels que son état de santé, ses rencontres ou ses états d’âme avec une chronique politico-sociale qui donne au lecteur des précisions sur le monde entourant la protagoniste. Voir les événements à travers l’écriture de l’héroïne contribue à nous immerger dans l’univers décrit mais, comme son point de vue est limité, nous n’avons au final que peu de détails sur le nouveau gouvernement et sur le mal qui ronge l’humanité. L’auteure joue sur le flou, ce qui peut délecter certains lecteurs et en frustrer d’autres.

«La police nous parque toutes ensemble. Voilà ce que ton père m’a expliqué quand j’ai fini par lui ouvrir et que j’ai éteint toutes les pièces. A une courte majorité, la Chambre des représentants et le Sénat ont voté de renforcer et de donner de nouveaux pouvoirs à ce qui fut d’abord, il y a bien longtemps le Patriot Act. […] Le ministre de la Santé a été révoqué, m’apprend ton père, et son successeur a annoncé que les femmes enceintes seront enfermées dans des hôpitaux pour qu’elles accouchent sous contrôle.»

La dystopie, un genre d’actualité

Avec ce récit, Louise Edrich, romancière consacrée Outre-Atlantique et également lauréate du prestigieux National Book Award, s’adonne au genre de la dystopie, c’est-à-dire une histoire qui dépeint un monde imaginaire relativement sombre et désenchanté. Pour qui lit un peu ou regarde des séries ou la télévision, il est aisé de constater que la dystopie est un genre qui a le vent en poupe, ces dernières années. A la lecture de L’enfant de la prochaine aurore, on ne peut s’empêcher de tirer un parallèle avec d’autres œuvres du genre telles que La Servante écarlate de Margaret Atwood, notamment en ce qui concerne le sort réservé aux femmes dans ce monde qui s’effondre.

Un autre clin d’œil se trouve dans l’une des mystérieuses entités, nommée «Mère», qui apparaît dans l’histoire, et qui entre en contact avec Cédar par le biais de son ordinateur en lui demandant comment elle va. «Mère» est, en quelque sorte, le visage qui se veut rassurant du nouveau régime totalitaire mis en place par l’«Eglise de la Nouvelle Constitution», ce qui n’est pas sans évoquer un certain classique de la dystopie qu’est 1984 de Georges Orwell et son fameux «Big Brother».

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Justement, si les productions dystopiques sont si foisonnantes que cela, on est en droit de se demander ce qu’apporte de plus un récit comme L’enfant de la prochaine aurore. Soyons précis: même si l’auteure nous livre un récit original, celui-ci n’est pas forcément mémorable comme ont pu l’être les deux autres exemples cités ci-dessus. L’ouvrage se lit tout de même avec curiosité, car l’auteure nous fait compatir avec l’héroïne. La romancière américaine construit ses phrases de telle sorte qu’elle parvient à nous faire ressentir les maux de Cédar avec des mots qui résonnent en nous: ils s’incarnent.

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Remarquons d’ailleurs que l’héroïne et Louise Edrich partagent le fait d’être toutes deux des Indiennes ojibwées et que le récit prend la forme d’un journal intime, ce qui apporte un éclairage sur l’éventuelle présence d’éléments autobiographiques dans cette fiction; Louise Erdrich étant d’ailleurs considérée comme une des figures de proue du courant de la «Renaissance amérindienne», il n’est pas impossible de déceler dans ce choix esthétique la volonté d’écrire l’histoire d’une singularité spécifique, celle d’une femme amérindienne, surtout à notre ère où l’on accorde une importance particulière à l’expression des voix des minorités.

Mais ce serait aller bien vite en besogne que de réduire ce récit exclusivement à sa dimension ethnique ou marginale. Au fil de l’histoire, l’auteure s’amuse à déjouer nos attentes et à balayer nos clichés. Ainsi, Sera et Ben, le couple de hippies, s’avèrent bien plus «Indiens» (ou pensent l’être) que la famille biologique de Cédar; lorsque Cédar dit que le père de son enfant est «un ange», on ne s’attend pas exactement à ce que l’héroïne et lui aient fait l’amour vêtus de costumes de personnages bibliques… Face au tragique de l’histoire, l’auteure laisse également une place à l’humour et à l’absurde pour donner un peu de légèreté à son propos.

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La dystopie créée par Louise Erdrich s’avère une lecture qui tient en haleine. L’univers proposé par l’auteure résonne profondément avec les problématiques de notre époque et, même si l’on doute fortement que les événements décrits dans le récit ne deviennent un jour réalité, nous donne l’occasion de réfléchir au monde de demain en gardant à l’esprit que le pire peut advenir.

[1] A l’heure où ces lignes sont écrites, Louise Erdrich a publié un nouvel ouvrage, intitulé The Night Watchman, aux Editions HarperCollins, le 3 mars 2020. Le livre, rédigé en anglais, n’est pas encore disponible en traduction française.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit Photo: © Wikimedia Commons/Alessio Jacona from Rome, Italy – Flickr

Légende de l’image d’illustration: photographie de la romancière américaine Louise Erdrich.

Louise Erdrich
L’enfant de la prochaine aurore
Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez
Albin Michel
2021
416 pages


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