«La vagabonde»: Colette? ou notre cœur blessé en miroir?

Les bouquins du mardi – La rétrospective de la littérature – Anaïs Sierro

La vagabonde nous propose de suivre la vie de Colette Renée – personnage bien trop ressemblant à l’auteure pour les dissocier – tout au long de ses longues heures de spectacles, mais pas que… Ce roman est à l’amour ce que L’étranger de Camus est à la vie. Nous y allons, suivant la vie d’une femme à qui la présence d’un homme s’impose, alors que nous prenons, l’air de rien, de pertinentes claques. Preuve en est qu’à sa lecture, nous remettons en cause notre vison de l’amour, après en avoir connu le premier. Celui dont «on se souviendra toute notre vie», enfin dit-on… Mais quoi des bons souvenirs, des premières fois ou de la douleur de sa perte nous reste-t-il à vie, en souvenir? C’est l’interrogation profonde et personnelle que m’a permis la vive et libre écriture de Colette. Alors, je vous préviens: vous autres amoureux de l’amour: fuyez! ou accrochez-vous… Colette nous offre sa vérité. A moins qu’il ne s’agisse de «notre» vérité à tous…

En tant que femme privilégiant l’action à la plainte, j’ai toujours voué une grande admiration, voire fascination, pour celles des premières décennies du siècle dernier, qui portaient à leur cou le parfum de la liberté, à leurs hanches la ceinture de l’émancipation et à leur coiffe la taille de la désinvolture. Ainsi, j’ai trouvé en ces Coco Chanel et autres Colette des exemples de force et de combativité au nom de leur liberté. Des exemples qui nous traduisent cette vérité: «notre place, on la prend; notre personnalité, on l’assume et notre liberté, on la garde!». En ce sens, je n’avais qu’une hâte: enfin lire un premier roman de Colette. Celui-là même qui suivait la séparation aux mille cicatrices de son premier mari Henry Gauthier-Villars – caricaturé ici sous les traits d’Adolphe Taillandy – et qui me promettait donc une plume à la force et l’incision phantasmées d’une attente biaisée. Oui, j’ai très vite déchanté.

«Je revois trop bien sa figure de conquête, l’œil voilé, la bouche enfantine et rusée, et cette affectation de battre les narines au passage d’un parfum…
Pouah! tout ce manège, cette cuisine autour de l’amour – autour d’un but qu’on ne peut même pas nommer l’amour –, je les favoriserais, je les imiterais, moi?
Pauvre Dufferein-Chautel! il me semble parfois que c’est vous qu’on trompe, ici, et je devrais vous dire… vous dire quoi? Que je suis redevenue une vieille fille, sans tentation, et cloîtrée, à ma manière, entre les quatre murs d’une loge de music-hall?
Non, je ne vous le dirai pas, car nous ne savons échanger, comme à la dixième leçon de la Berlitz School, que des phrases élémentaires, où les mots pain, sel, fenêtre, température, théâtre, famille tiennent beaucoup de place…
Vous êtes un homme, tant pis pour vous! […]
A force d’hésiter, je choisis le silence…»

Si ma première réaction était alors une extase à la jouissance d’une écriture maîtrisée, poétique et masculinement affirmée, j’ai rapidement été confrontée à une Colette – personnage et auteure – pas si indépendante que cela ou alors faussement indépendante; le fantôme d’un premier amour meurtri en gage de rattachement au passé, à la trahison. C’est alors que commence ce voyage émotionnel, celui-là même entre révolte et contentement, entre déception et satisfaction, entre des «Mais pourquoi?» et des «Ah bon quand même». Ce même voyage émotionnel dont certaines séries de mauvais goût nous gavent à nous en endoctriner la moelle pour que nous restions létales sur notre canapé dans l’attente interminable d’un prochain épisode, insatiables de ces sensations.

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Car oui, La vagabonde n’est plus uniquement Colette, c’est cette dernière qui nous impose de le devenir tant ses changements de comportement et d’humeur nous font vagabonder par tous les chemins de nos nerfs, quitte à en titiller notre envie de fermer ce livre, fâchés de découvrir la faillibilité d’une héroïne historique que son adjectif ennoblit et non ne définit justement. C’est donc avec la foi en une évolution plus forte et libre que nous parcourons des pages parfois longues et vides de descriptions d’un quotidien de spectacle, transmis sans passion et sans culte, alors promis en quatrième de couverture.

«Que sais-je de l’homme que j’aime et qui me veut?»

Quand arrive de plein fouet, à travers Max, le grand et sacré sujet de tous artistes, de tous hommes: l’amour! Or, détrompez-vous, il ne s’agit pas du grand, du vrai, de celui dont les chanteurs pour midinettes écœurent nos vies de leur piètre utopie erronée. Non, Colette nous parle ici de l’amour «après le premier amour déchu». Et là, en vingt-cinq ans d’existence et de livres ingurgités où jamais je n’ai lu une seule ligne sur cet état post-premier-amour dont on connaît presque tous les méfaits, je me retrouve face à une réalité – celle de Colette personnage et auteure – qui en devenait au fil des pages rien d’autre que «notre» réalité, universelle.

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Est-ce donc une situation peut-être encore trop fraîche? Ou alors une sensibilité accrue à la plume de Colette? Quoi qu’il en soit, je n’ai plus pu me séparer de ce voyage au sein des émotions, des ressentis, des questionnements et des drames de cette femme blessée et libre ; un chemin qui nous force à un questionnement intérieur personnel.

«Le premier obstacle où je bute, c’est ce corps de femme allongé […] prêt à périr plutôt que de quitter le lieu de sa joie… […] Vaincrais-je aussi, plus dangereuse cent fois que la bête goulue, l’enfant abandonnée qui tremble en moi, faible, nerveuse, prompte à tendre les bras, à implorer: «Ne me laissez pas seule!» Celle-ci craint la nuit, la solitude, la maladie et la mort, elle tire les rideaux, le soir, sur la vitre noire qui l’effraie, et se languit du seul mal de n’être point assez chérie… Et vous, mon adversaire bien-aimé, Max, comment viendrai-je à bout de vous, en me déchirant moi-même?»

Alors si La vagabonde semble destiné à tout un chacun, vous qui n’avez pas encore connu votre premier amour, fuyez au risque d’en être dégoûtés ou accrochez-vous. Pour tous les autres, jetez-vous entre ces lignes, pour n’oublier les leçons données par les réflexions d’une experte malgré elle. Celle pour qui l’amour post-premier-amour n’est tenté que parce que de «l’évasion» nous en faisons obstacle. Nous autres, arborant la plaie ouverte d’un premier amour et qui, pour panser notre douleur, croulons vers l’erreur de la présence. Faux réconfort pour réduire un instant au silence, la douleur pourtant si criante d’une immuable réalité…

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Crédit photo: Henri Manuel/Wikimedia Commons

Colette
La vagabonde
Albin Michel
1992 [1910]
222 pages

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