«Les tribulations d’Arthur Mineur»: un Pulitzer comique et intelligent

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #3

Le Regard Libre N° 49 – Loris S. Musumeci

«Comment pourrait-il s’imaginer que le lendemain matin, avant le cours, il se retrouvera dehors, suspendu au rebord du balcon de son appartement, à douze mètres du sol de la cour, pour tenter de gagner péniblement, centimètre après centimètre, la seule fenêtre ouverte?»

Un vrai idiot que cet Arthur Mineur. Vous connaissez Mister Bean? Imaginez-le alors en écrivain américain homosexuel, et le tour est joué: vous vous retrouvez face à Arthur Mineur. Mineur. Nom pas anodin pour quelqu’un dont l’œuvre est considérée comme mineure ainsi que l’existence, dans toute son insignifiance. Mineur a l’air de ne jamais être au bon endroit; s’il est quelque part, il est de trop; s’il n’y est pas, on l’attend avec agacement.

Sans compter qu’il est l’archétype excellent du bouche-trou. Lui-même cherche tant bien que mal à boucher les trous de sa vie ridicule. Alors qu’il connaît un nouvel échec amoureux avec un bellâtre plus jeune que lui, il se voit infligé l’humiliation suprême d’être invité au mariage de son ex. Il ne supporterait pas d’y aller, mais il ne peut pas se permettre de décliner l’invitation au nom d’une blessure trop fraîche.

Il doit alors trouver un prétexte pour ne pas se rendre au mariage, et c’est ce qui fait la structure même du roman. Parce qu’il se planifie des voyages d’écrivain à travers le monde pour montrer que sa carrière à succès l’empêche malheureusement d’assister au «oui» de l’homme qu’il a aimé avec un autre homme.

Entre un voyage très couteux au Maroc (au moins espère-t-il ne pas fêter ses cinquante ans tout seul puisque l’un des derniers jours du voyage coïncide en plein avec sa date d’anniversaire), la remise d’un prix littéraire ringard – pense-t-il – en Italie, une session de cours sans intérêt qu’il va donner à Berlin et un séjour dans une communauté chrétienne en Inde qu’il croit être une résidence d’écrivain, chaque chapitre est découpé en fonction d’un pays dans lequel Mineur voyage.

La construction paraît soit trop simple, soit surfaite. Le fond, lui aussi, donne l’impression d’être trop limité avant la lecture. Bien, on va lire un ouvrage qui raconte les voyages d’un écrivain homosexuel raté. Franchement, pour un Pulitzer, on s’attend à un peu plus, non? Et suffit-il de commencer à parcourir le livre pour remarquer que ce plus est bien de la partie.

Certes, le chapitrage est basique; il n’en empêche pas toutefois l’écoulement d’une trame très cohérente et liée. Il n’y a pas d’égarements. Hormis quelques souvenirs qui ramènent Mineur dans le temps de sa glorieuse jeunesse, on suit la ligne du personnage en apprenant à le connaître, en s’attachant à lui et à sa joyeuse médiocrité.

Au niveau du style, pas d’exploit en matière d’originalité, mais un confort de lecture réel. Le langage est simple tout en gardant sa dignité de bonne œuvre littéraire. La narration s’opère de l’extérieur de manière habile, parce qu’à la fois elle suit les moindres angoisses et pensées de Mineur, tout en gardant la distance et l’incompréhension vis-à-vis d’un personnage qui ne se comprend parfois pas lui-même tant il agit selon sa logique, qui est absurde.

Les dialogues sont bien intégrés au texte, à tel point qu’ils ne nécessitent parfois même pas d’un retour à la ligne pour se dérouler dans la plus grande clarté. Seuls les petits aphorismes tels «le bonheur, c’est pas des conneries» ou «Qu’est-ce que c’est que vivre avec un génie?», parsemés çà et là, alourdissent la lecture sans rien apporter au lecteur en retour, si ce n’est un faux détachement mal placé de l’auteur lui-même. Voire un peu d’arrogance digne des petits écrivains qui se prennent pour des grands maîtres. Mais passons, car ce défaut n’est que de l’ordre du détail.

Pour revenir au protagoniste des Tribulations d’Arthur Mineur, il est d’autant plus touchant que ce qu’on lui reproche surprend à plusieurs reprises. Non seulement il est l’idiot de service, mais même là où le tabou est censé empêcher tout blâme, il s’y fait prendre. Notamment dans une scène d’un grand comique à Paris, où Mineur s’entend dire que le vrai problème chez lui c’est que son écriture ne s’investit pas assez dans la veine gay. Là, on ne s’y attend pas! Qu’on dise de lui qu’il a manqué le succès par manque de talent est une chose, mais qu’on s’en prenne à son homosexualité, c’est le comble. Et c’est drôle!

«– A quoi ça ressemble, d’écrire selon le canon? (Mineur pense toujours aux boulets de canon. Il décide de pousser Finley dans ses retranchements:) Peut-être que je suis un mauvais écrivain.

Finley repousse cette idée – ou peut-être est-ce seulement les croquettes au saumon que propose un serveur.

– Non. Vous êtes un très bon écrivain. Kalipso était un chef-d’œuvre. Tellement beau, Arthur. Je l’ai beaucoup admiré.

Là, Mineur est perplexe. Il sonde ses propres faiblesses. Trop grandiloquent? Trop folle?

– Trop vieillot ? avance-t-il ?

– Nous avons tous plus de cinquante ans, Arthur. Ce n’est pas que vous soyez…

– Attendez: je n’ai pas encore dépassé…

– … un mauvais écrivain. (Finley s’arrête, pour produire son effet.) C’est que vous êtes un mauvais homosexuel.»

Les pensées de Mineur, outre les rires qu’elles offrent, vont aussi un peu plus loin. A travers son regard naïf et innocent, il en dit long sur la société et ses agirs sans vouloir en faire une théorie pour autant. Les passages en question se dotent d’une profondeur que seules les figures d’idiots ou de losers peuvent laisser apparaître, parce que sans jugement, elles voient les choses dans leur évidente absurdité.

«Pas loin de la table, sur la dune, l’un des deux jeunes chameliers a passé son bras autour des épaules de l’autre et ils sont assis, comme cela, à observer le soleil. Les dunes prennent peu à peu les mêmes nuances de terre cuite et d’eau que celles des maisons de Marrakech. Deux garçons, se tenant par l’épaule. Pour Mineur, cela semble si étrange. Et ça l’attriste. Dans son monde, il ne voit jamais d’hétéros faire cela. Tout comme un couple homo ne peut marcher main dans la main dans les rues de Marrakech, il se dit que deux hommes, deux meilleurs amis, ne peuvent marcher main dans la main dans les rues de Chicago. Ils ne peuvent pas s’asseoir sur la dune, comme ces jeunes, et regarder un coucher de soleil, enlacés dans les bras l’un de l’autre.»

Les Tribulations d’Arthur Mineur n’est enfin ni un roman social, ni un portrait, ni un récit de voyages, bien qu’il emprunte à ces genres quelque matière pour se forger une identité bien à lui. Il s’agit de l’histoire d’un perdant, pour qui l’échec perpétuel s’avère une victoire. Celle de s’être laissé guider par sa volonté de bien faire, par sa maladresse et par son aptitude à rebondir à chaque fois pour prendre la vie du bon côté. Des tribulations, donc, qui se révèlent bienheureuses et enjouées. Pour le plaisir de la lecture.

«– Arthur, j’ai changé d’avis. Tu possèdes la chance d’un personnage comique. De la malchance dans tout ce qui ne compte pas. De la chance dans tout ce qui compte. Je crois – et tu vas probablement ne pas être d’accord avec moi – mais je crois que toute ta vie est une comédie. Pas seulement la première partie. Toute ta vie. Tu es la personne la plus absurde que j’aie jamais rencontrée. Tu as évolué tant bien que mal et tu t’es conduit comme un idiot; tu as emprunté tous les chemins à contresens, tu as employé les mots qu’il ne fallait pas, tu as trébuché sur tout, et sur tous ceux qui se trouvaient sur ton passage – et tu as gagné. Et tu ne t’en rends même pas compte.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia CC 4.0

Andrew Sean Greer
Les tribulations d’Arthur Mineur
Titre original : Less
Traduit de l’anglais par Gilbert Cohen-Solal
Editions Actes Sud / Jacqueline Chambon
2019
253 pages

Laisser un commentaire