Ne pas aller au cœur des autres: en sortir

Les bouquins du mardi – Arthur Billerey

Le dernier volume de la série des Manifestes Incertains du dessinateur-écrivain Frédéric Pajak est une comète blanche et noire de cette rentrée littéraire. Il nous éclaire sur les hachures et les ombres portées de nos trajectoires humaines, avec comme bonne étoile le mystérieux poète Fernando Pessoa.

A lire dans notre édition d’octobre (en pré-commande ici), l’entretien d’Arthur Billerey avec Frédéric Pajak.

Il est de temps en temps utile et inspirant, quand on lit un livre, de faire une pause (un peu comme on fait une pause avec le trou normand pendant le repas du dimanche), afin d’ouvrir un autre livre pour y trouver du lien, du rapport, un rapprochement. Car cela n’est pas un scoop, ni une révélation de dernière minute qui ferait trembler le monde, mais il est important de savoir que tous les livres sont reliés entre eux. Tous les livres de tous les genres et de toutes les époques sont reliés entre eux. Pour le comprendre plus facilement, on pourrait dire que les livres, c’est comme un réseau de veines qui fait battre un unique et même cœur et on pourrait ajouter que ce cœur, eh bien, c’est celui de l’imagination de chacun.

Dans cette idée de rapprochement, pour ce dernier Manifeste Incertain, on pourrait chercher autant que possible, gratter au fond des tiroirs, débarrasser les bibliothèques des vieux livres, des classiques, on pourrait même chercher plus que possible, retourner terre et ciel, soyons fous, rouvrir frénétiquement les livres sacrés, puisque le seul et unique rapprochement, le seul lien qui aille et qui serve de lanterne magique pour avancer en lecteur lumineux dans la nuit clairsemée des mots et des dessins de Frédéric Pajak, dédiés à Fernando Pessoa, le seul et unique rapprochement est le titre d’un poème de Paul Eluard tiré de son recueil Chanson complète: «Ne pas aller au cœur des autres: en sortir». Pour viser encore plus juste, on pourrait dire, en le transformant un peu: «Ne pas aller au cœur des autres mais en sortir, de temps en temps, pour mieux y revenir.»

Pourquoi mettre ce titre de Paul Eluard en avant? Parce qu’il résume ce dernier Manifeste Incertain. Pourquoi ne pas aller au cœur des autres et en sortir? Pour prendre de la distance afin de mieux revenir sur ses pas. Car ce qui fait la particularité de ce manifeste, c’est que le cou au procédé narratif des biographies classiques a été rompu. Au revoir les narrations linéaires et progressives. Ici, les allers-retours ont une utilité cardinale. Il faut prendre la porte et sortir. Le lecteur pénètre dans la vie de Fernando Pessoa – ou plutôt dans les vies multiples de Fernando Pessoa – pour en sortir et y revenir un chapitre plus tard, avec un regard neuf, reposé, aux aguets. Et lorsque le lecteur sort de la vie du poète, c’est pour rejoindre, durant quelques paragraphes, la vie du biographe, de Frédéric Pajak, qui rythme au passage l’ensemble. Le lecteur découvre des épisodes de son parcours de vie d’écrivain-dessinateur, comme par exemple son embarcation en juillet 1975 pour visiter l’Algérie sur un coup de tête ou alors, plus récemment, la façon dont il a ressenti et perçu l’actualité française liée à la révolte des «gilets jaunes». L’écrivain-dessinateur s’inscrit alors comme un artiste qui fait partie du monde, imbriqué dans la réalité des jours, influencé directement par ce qui se passe sur son palier, ou plutôt sur le rond-point au bout de la rue.

«L’originalité de ce mouvement a tenu également à son mode de rassemblement. En quelques heures, ses partisans se sont retrouvés sur des ronds-points, symboles ingrats de l’urbanisation moderne. C’est à l’aide des seuls réseaux sociaux que ces dizaines de milliers de citoyens ordinaires, habituellement isolés les uns des autres, indifférents aux partis comme aux syndicats, ont su se regrouper spontanément. Non seulement ils se sont reconnus, mais la France entière, et bien au-delà, les a reconnus. Pour les réduire au silence, outre la charge policière et les sanctions d’une justice expéditive, l’Etat a pu compter sur des provocateurs et des casseurs, surgis de nulle part.»

Bêtement, on pourrait penser que ces allers-retours, dans la narration, nuisent à la lecture. Il n’en est rien et c’est l’inverse. La vie de Fernando Pessoa, ponctuée par les souvenirs ou les pensées de Frédéric Pajak, contenue dans une écriture franche du collier, documentée et un brin poétique, devient plus évidente et plus simple à brasser, à imaginer, à ressentir. Quoique, pour être plus précis, on devrait plutôt dire les vies de Fernando Pessoa. Car une des particularités du poète, en plus du mystère qui le nimbe, en plus du fait que l’ensemble de ses écrits, soit plus de trente mille documents, presque tous inédits, ont été retrouvés dans une malle après sa mort, en plus de son parcours atypique pour l’époque, de sa jeunesse en Afrique du Sud, de ses échecs, de ses aventures, de ses influences, une de ses particularités est qu’il a eu, selon la spécialiste Teresa Rita Lopez, plus de septante-deux hétéronymes à son actif, dont les principaux et les plus connus sont les suivants: Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Alberto Caeiro et Bernardo Soares. Et ces hétéronymes ont un ancrage solide dans son œuvre. Tout comme l’art du paradoxe, qu’il développera sous les traits de sa modeste fonction d’employé de bureau, que souligne Frédéric Pajak:

«C’est par l’art du paradoxe qu’il parvient toutefois à exprimer ce qui est sans doute son sentiment profond: “Nous sommes faits de mort. Cette chose que nous considérons comme étant la vie, c’est le sommeil de la vie réelle, la mort de ce que nous sommes véritablement. Les morts naissent, ils ne meurent pas. Les deux mondes, pour nous, sont intervertis. Alors que nous croyons vivre, nous sommes morts; nous commençons à vivre lorsque nous sommes moribonds.”»

Et les dessins dans tout cela? Ils sont comme le reste, ils nous baladent, ils nous émeuvent, ils nous sortent de l’histoire pour mieux y revenir. D’autres fois, ils collent fidèlement aux mots, comme les portraits de Fernando Pessoa, de sa famille ou de son ami Mário de Sá-Carneiro. D’autres fois, ils ne sont qu’un infime détail de l’histoire qui se déroule, comme cet écureuil sur un arbre, situé peut-être dans un parc autour de l’aéroport Kennedy de New-York. Les arbres, parlons-en. Il y a dans les arbres de Frédéric Pajak une habileté à reproduire le naturel du royaume végétal assez rare et étrange. On croirait que les arbres sont suffisamment bien en chair et vivants pour pousser le cadre qui les entoure. Il y a quelque chose de sanguin, d’anarchique, de désordonné, de profondément primitif comme la vie des premiers instants. Desquels? Peut-être des premiers instants d’une lumière dont il faudrait rechercher l’origine. L’œil, ou les yeux de Frédéric Pajak ordonnent la lumière.

Et ce qui est fou, c’est que la boucle est bouclée avec les deux derniers vers du poème Ne pas aller au cœur des autres: en sortir, de Paul Eluard, qui en témoignent: «Beaux yeux ordonnez la lumière / A travers toute vie nouvelle.» Les arbres ont l’air réel car, comme dans la réalité, ils sont perpétuellement en quête de lumière. N’est-ce pas la seule cause qu’ils épousent, qui est honorable et très simple? On pourrait dire qu’avec cette quête de la nuit des temps, on est loin de nos causes humaines, loin de nos certitudes et loin de nos entêtements qui nous aveuglent et qui nous mettent parfois historiquement en déroute. Et cela tombe bien, car c’est l’avis de l’auteur.

«La plupart de ceux qui épousent une cause, au mieux m’indiffèrent, au pire me répugnent. Plus la cause est honorable, plus ils aggravent leur cas. Ils partagent la même ferveur aveugle que les évangélistes, la même béatitude, la même conviction inébranlable, le même prosélytisme. Parmi eux, les économistes, ces religieux matérialistes. Dès que j’aperçois un homme – ou une femme – pétri de convictions, je m’enfuis. Je vais boire un verre dans les vignes, chez l’ami Gilles. Nous prenons soin de ne pas refaire le monde.»

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Frédéric Pajak
Manifeste incertain 9: Avec Pessoa. L’Horizon des événements. Souvenirs. Fin du Manifeste

Editions Noir sur Blanc
2020
352 pages

Image d’en-tête: L’un des dessins du vol. 9 du Manifeste incertain © Frédéric Pajak / Editions Noir sur Blanc.

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