Dom Juan: et si le héros avait été une femme?

Les bouquins du mardi – La rétrospective – Amélie Wauthier

Avez-vous déjà entendu parler du temps qui s’accélère? Cette étrange impression qu’une journée de 24h durait plus longtemps avant… C’est, en somme, un peu le sentiment que j’ai aujourd’hui. Je me revois encore, envoyant ma dernière critique toute chaude et pimpante que bam! un mois s’est écoulé, et je me retrouve à devoir pondre un nouveau papier. En d’autres termes, faire face à cette terrible difficulté: trouver l’inspiration parmi la folle quantité d’œuvres que j’ai accumulées, tout en tenant compte du fait que personne n’a envie de lire un ixième article consacré à Harry Potter.

Heureusement, j’ai en ma possession le Dom Juan de Molière, texte intégral et clefs de l’œuvre dont j’ai hérité de mes années lycée – back to basics! Ha, ces fameuses «clefs» de lecture qui ponctuent le texte comme de légères anecdotes à ressortir l’air de rien mais tellement cultivé lors de rendez-vous mondains. Enfin, pour celles et ceux qui entretiennent encore un semblant de vie sociale, ce qui ne semble guère être mon cas – crise du Covid et «forte personnalité» obligent, c’est sur Le Misanthrope que j’aurais mieux fait d’écrire!

Que dire de Dom Juan qui n’ait jamais été dit auparavant? Haha, comme si l’exercice était possible! Jouée pour la première fois en 1665, puis censurée avant d’être publiée près de deux siècles plus tard, cette comédie a fait couler tellement d’encre qu’une énième critique ou analyse me semble vaine avant même d’y songer. Alors pourquoi choisir Molière comme sujet de ma rétrospective? Pour la beauté de ses vers quand il compose en alexandrins et la musicalité de sa prose. S’il avait vécu à notre époque, ni une ni deux, je me serais empressée de me saisir de mon smartphone pour lui twitter: «Hé mec, je kiffe trop ce que tu fais, ton style est frais, j’adore tes mots et ta prose, mais t’as jamais entendu parler de #MeToo?».

«Charlotte

Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne, mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerais mieux me voir morte, que de me voir déshonorée.

Dom Juan

Moi, j’aurais l’âme assez méchante pour abuser une personne comme vous? Je serais assez lâche pour vous déshonorer?»

Et la réponse est «oui», bien évidemment, oui! Le «héros» dont il est ici question ment, complote, frappe, tue… Bref, ne recule devant rien pour séduire, et ce sans la moindre gêne ni honte. Bien au contraire, il assume pleinement ses actes et les revendique tel un droit qui lui est dû. Aussitôt le cœur de ces femmes conquis, Don Juan se lasse de leurs charmes et saute d’un amour à un autre. S’il séduit, il ne le fait pas tant pour l’amour des dames que celui de la conquête, allant jusqu’à se comparer à Alexandre le grand.

«(…) toutes les belles ont le droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. (…) il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits.»

Ce pauvre Don Juan, victime de ses instincts et de son cœur si tendre. Peut-être serais-je davantage capable d’apprécier l’ironie de pareil discours si je ne le trouvais pas si contemporain. Car il est difficile de lire «Dom Juan» en 2020 sans que cela ne fasse écho à de nombreuses histoires lues et entendues ci et là. Les mouvements #BalanceTonPorc et autres hashtags auraient-ils connu un tel engouement si la condition des femmes avait tant évolué au fil des siècles et qu’elles n’étaient désormais plus perçues par certains hommes comme des territoires à conquérir, quel qu’en soit le prix et le moyen? 

Toujours est-il qu’il s’agit d’une œuvre de Molière et que ce type est mon idole. J’aime sa plume, son tempérament révolté, provocateur! Sa faculté de jongler entre les différents registres de langage et l’habileté avec laquelle il se montre si délicieusement insolent, nous obligeant à questionner notre rapport à la foi ainsi qu’à la morale. Je regrette la médecine de l’époque, qui ne lui a pas permis d’écrire davantage. Mais plus que tout, je déplore que tant de siècles nous séparent et de ne pas avoir l’occasion de lire ce qu’il aurait écrit s’il avait vécu à notre époque.

Ecrire à l’auteure: amelie.wauthier@leregardlibre.com

Molière
Dom Juan
Folio classiques
2013
176

Crédits photos: © Renaud Camus sur Flickr

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