Pénélope Bagieu est-elle une sorcière?

Les bouquins du mardi – Amélie Wauthier

Dernièrement, j’ai lu l’adaptation du conte de Roald Dahl, «Sacrées sorcières», en bande dessinée par Pénélope Bagieu. Je vais vous en parler, et je sens que je m’en veux déjà pour certaines choses que je vais écrire. Autant commencer tout de suite, histoire de m’en libérer!

Ce qui est un peu pénible avec Pénélope Bagieu, c’est qu’elle a légèrement chopé le melon (voilà, c’est fait). Comme un arrière-goût de cliché parisien, de la nana qui a hyper-réussi sa vie et que tu feras tout ton possible pour éviter à la soirée de Jean-Hyppolite, votre ami commun, propriétaire du resto kebab éthico-végan dans le XIIIe. Pourquoi j’en parle? Et bien parce que je suis très attachée à l’origine des œuvres. Je suis le genre de personne à ne pas pouvoir dissocier l’humain de l’artiste – si ce n’est, dans certains cas, à coups de hache ou de guillotine. Ce n’est pas un acte politique, encore moins une action contestataire, c’est juste ainsi. J’ai ma liste noire sur laquelle figurent racistes, misogynes et, bien sûr, violeurs et meurtriers. Et j’en passe dont je boude l’œuvre non pas par principe, mais juste pour moi-même, parce que leurs actes m’empêchent de savourer leur «Art».

Ça vous choque? Et bien moi oui!

J’ai découvert Pénélope Bagieu il y a plus de treize ans, à l’époque où elle cartonnait avec son blog «Ma vie est tout à fait fascinante». Entre temps, l’auteure-illustratrice a pondu une quantité de bouquins géniaux, remporté plusieurs prix méga prestigieux, mené des combats et défendu des valeurs avec force et conviction. Et moi, je vous parle de son attitude de meuf pas peu fière de sa réussite. Je mettrais alors ma main au feu que la seule chose que certains et certaines d’entre vous ont retenue, c’est l’existence de ma petite liste de personnes que je boycotte, sans relever au passage que je n’ai pas hésité un instant à critiquer cette femme, qui n’est – à ma connaissance – ni une violeuse, ni une meurtrière, ni une misogyne, ni une raciste, pour avoir «trop fait sa Parisienne». Je ne peux ainsi m’empêcher de nous poser cette question: faisons-nous réellement preuve de la même impartialité quand il s’agit d’un homme ou d’une femme? A-t-on brûlé autant de sorciers que nous avons noyé de sorcières?

Dynamisme et audace

C’est d’autant plus agaçant que, Pénélope, elle est foutrement brillante, et elle le démontre une fois encore à travers les quelque trois cents pages de cet ouvrage. Son trait est sobre et plein de caractère. Ses personnages, très expressifs et attachants, prennent vie dès la couverture. J’adore la façon qu’elle a de dessiner les jambes des deux fillettes de la page 20 ou l’expression du gamin, capturée en contre-plongée, 8 pages plus loin. Les illustrations et la mise en page sont dynamiques et audacieuses. Pénélope réinvente les codes de la bande dessinée et n’hésite pas à jouer avec la feuille, les cases, le vide, mais également à adapter son style au changement d’époque et de registre. Ce n’est pas pour rien qu’elle a révolutionné le monde de l’illustration dès ses débuts, ouvrant au passage la porte à une ribambelle de jeunes artistes qui n’ont toutefois pas toujours réussi à se forger un style aussi fort et reconnaissable que celui de la jeune femme.

Quant à l’histoire et aux dialogues, ceux-ci sont emplis de tendresse, et surtout très drôles! Un jeune garçon se retrouve seul avec sa grand-mère après avoir perdu ses deux parents dans un accident de voiture – OK, ce n’est pas le truc le plus marrant. Comme sa mamie fume trop, tous deux font leurs valises pour aller passer quelques jours à la mer afin de se reposer et de profiter de l’air marin sur ordre du docteur. C’est alors que tout se complique lorsque, dans l’une des salles de leur hôtel, le jeune garçon semble reconnaître tout un groupe de femmes qui ressemblent étrangement aux sorcières dont sa grand-mère lui a parlé… Des femmes qui, à première vue, ont l’air tout à fait ordinaire, mais qui n’ont en réalité qu’une seule obsession: pulvériser et écrabouiller tous les enfants! Une aventure trépidante et mordante, à la hauteur de ce que les Britanniques savent si bien produire de plus noir et de plus drôle. Un régal!  

Une œuvre qui m’a ensorcelée – c’était facile – tant par sa forme que par son fond. J’ai envie de dire: merci Pénélope de t’être attaquée au puissant mythe de la sorcière, et d’avoir su adapter ce conte au goût du jour avec autant de peps et de talent. Un bouquin qui possède différents niveaux de lecture et dont chacune et chacun retiendra bien ce qu’il veut… Je le recommande vivement aux jeunes enfants, aux adultes ainsi qu’aux grands-parents, en n’oubliant pas de tous vous poser cette question: et vous, sauriez-vous reconnaître une sorcière si jamais vous la croisiez?

Ecrire à l’auteure: amelie.wauthier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

Roald Dahl et Pénélope Bagieu
Sacrées sorcières
Editions Gallimard BD
2020
304  pages

Laisser un commentaire