Un crime sans importance

Un livre sans importance?4 minutes de lecture

Un crime sans importance, prix Interallié 2020, s’ajoute aux innombrables récits qui occupent les tables de librairies depuis quelques années. Au moins, son auteure Irène Frain l’a labellisé «récit», et non pas «roman». La couleur est ainsi donnée d’emblée. Mais si son sujet, celui du meurtre de sa sœur, est terrible, ce livre n’est pas poignant. Peut-être n’était-ce d’ailleurs pas le but de la romancière avec cet ouvrage qui se comprend avant tout – ou plutôt après tout – comme un éloge de la littérature et de ses pouvoirs.

Un weekend d’automne. Denise, 79 ans, se fait agresser à son domicile dans un quartier «tranquille, presque trop tranquille», non loin d’un petit bois, d’un hypermarché, d’une cité à problèmes et d’une église évangélique qu’elle fréquentait assidûment. Ses blessures l’emporteront quelques semaines plus tard. C’est seulement après le décès que sa petite sœur, Irène Frain, sera informée du drame par un des fils de la victime. A l’occasion de l’enterrement, la romancière entrevoit l’occasion de se rapprocher de la famille de Denise. Mais très vite, elle comprend que ce rapprochement qu’elle appelle de ses vœux n’aura pas lieu. Pas plus que le deuil, qui suppose des paroles.

Publicités

Les livres contre le silence

L’auteure-narratrice se tournera alors vers la justice: elle veut comprendre ce qui est arrivé à sa sœur, avoir plus d’informations. Elle apprendra que cet assassinat, pour le moins mystérieux, n’est pas le premier de cette nature dans ce lotissement – ni le dernier. Elle remarquera aussi que l’opinion publique s’émeut en principe du meurtre d’une personne âgée, mais passe aussitôt à autre chose, ne se mobilisant jamais pour une telle affaire, jugée (peine) perdue. Elle voudra se porter partie civile, se tournera vers un avocat, vers un autre, écrira au tribunal. Mais là encore, Irène Frain se heurtera douloureusement au silence.

NEWSLETTER DU REGARD LIBRE

Recevez nos articles chaque dimanche.

Voilà ce que nous raconte ce livre au niveau de l’intrigue principale. Celui-ci passe de la troisième à la première personne et alterne entre fresques sociale et confessions intimes. Jouant également sur deux niveaux d’écriture, celui du récit et celui de carnets tenus par l’auteure elle-même durant l’affaire, cette prose sobre – mais pas dépouillée pour autant, hélas – n’est pas exceptionnelle. Aussi, le procédé littéraire utilisé comme remède à la lenteur des procédures judiciaires est bien connu. Mais c’est finalement dans la sincérité qui ressort de cette démarche plus thérapeutique qu’artistique, plus initiatique qu’esthétique, que réside la force d’Un crime sans importance.

«– Comment font ceux de vos clients qui vivent la même chose que moi et qui n’écrivent pas?
– Ils s’écrient une maladie. Souvent un cancer.»

Les pages se tournent à mesure que l’écrivaine couche par écrit l’amour qu’elle porte à sa sœur disparue, les secrets qui l’accompagnent, son rapport difficile à sa famille… et la puissance salvatrice de l’écriture, ainsi que de la lecture. Malgré de nombreuses répétitions thématiques, sans lesquelles le roman aurait pu tenir en une nouvelle, ce récit est celui de la nécessité, de l’intuition, du cri de la liberté fictionnelle pour faire éclater la vérité factuelle. Il est aussi un hommage au troisième âge, une tendresse pour les oubliés – l’un des fils rouges de l’œuvre d’Irène Frain. C’est pourquoi son récit sort du simple témoignage pour toucher à l’universel. Ce qui n’est pas sans importance.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article en libre accès. Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus!

Irène Frain
Un crime sans importance
Editions du Seuil
2020
256 pages

Laisser un commentaire