Spotify ou Bandcamp: faire le choix de l’industrie ou de la musique

Le Regard Libre N° 49 – Alexandre Wälti

Comment acheter de la musique? La question paraît sans doute simpliste. Or, la consommation de streaming est en constante augmentation et a chamboulé les revenus des musiciens. C’est plus simple. Il y a un vaste choix. C’est moins contraignant que de rendre visite à un disquaire. Petite comparaison entre Spotify et Bandcamp.

Dans les années nonante, les Rolling Stones ont été partenaires de la marque Tommy Hilfiger le temps d’une fausse tournée: le «No Security Tour». En 2010, le titre Welcome Home, Son de Radical Face s’est trouvé dans toutes les oreilles grâce à une campagne publicitaire de Nikon. Ces deux partenariats diffèrent tout en montrant les liens étroits qu’il y a toujours eu entre les marques et la musique. La journaliste Naomi Klein analyse avec clairvoyance ce branding dans son livre No Logo.

Ces deux exemples appellent la même question: comment les musiciens gagnent-ils de l’argent alors que le revenu des ventes de disques est en chute libre depuis plusieurs années? Spontanément, on pense aux concerts. C’est vrai. Les cachets augmentent. Cependant, des acteurs comme Spotify, Youtube Music ou Apple Music ont considérablement révolutionné notre manière d’écouter de la musique. Ces trois plates-formes de streaming musical dominent le marché.

D’autres tentatives similaires telles que Tidal de Jay Z et le français Deezer existent également. Elles ont toutes comme moteur financier la course infernale aux clics. Cette dernière peut aujourd’hui être considérée – à tort parfois – comme une mesure de la bonne qualité d’une composition. On n’écoute plus un album, mais des morceaux, ou on compose des playlists. Et si nous vous disions que le streaming musical profite bien plus aux intérêts d’entreprises privées qu’aux musiciens?

Bandcamp: l’alternative idéale?

Bandcamp apparaît comme l’option la plus crédible pour un financement plus juste des musiciens. La philosophie de l’entreprise n’implique pas des partenariats avec des marques. C’est tout le contraire. Ce n’est pas du marketing. C’est un grand marché aux puces de la musique. Cette plate-forme va dans le sens de l’artiste plutôt que de l’industrie. Vous savez sans doute que Spotify est né d’une initiative commune des trois plus grandes maisons de disques actuelles.

Bandcamp a été créée en 2008 et elle est profitable depuis 2012, comme nous l’apprend la politique de commerce équitable qui est expliquée sur leur site internet. Comment? L’entreprise prélève un pourcentage sur toutes les ventes: 15% pour les articles numériques et 10% sur les biens physiques. Elle assure aussi, après déduction des frais de traitements, que «le reste des revenus de ventes, soit environ 80% à 85%, revient directement aux artistes» qu’elle paie quotidiennement. Cette transparence pécuniaire contraste avec la difficulté d’estimer la somme précise que gagne un artiste par morceau écouté via les services de Spotify. L’entreprise suédoise parle ainsi volontiers des royalties, mais n’aborde jamais de façons frontale la question de la rémunération des musiciens.

Depuis 2013 et l’annonce d’un site pour les artistes, le chiffre semble stagner à une moyenne de 0.007 CHF par écoute si l’on se base sur une estimation d’un groupe d’étudiants de l’école de management de Grenoble. Autrement dit, si l’on omet l’argent qui revient à tous les intermédiaires de l’industrie musicale, et après un calcul rapide, un musicien qui comptabilise mille écoutes d’un morceau sur Spotify gagne seulement 7 francs suisses. En revanche, il empochera deux fois plus s’il vend un seul album numérique à 20 francs sur Bandcamp. Si la politique de l’entreprise américaine dit vrai, alors le montant exact s’élèverait à 17 francs.

Ajoutons encore qu’une écoute Spotify rapporte en moyenne 0.007 francs au musicien tandis qu’un morceau vendu à 1 franc sur Bandcamp représente pour lui un bénéfice de 80 centimes. Nous  comprenons donc que les deux plate-formes ne partagent pas le même but.

Deux plate-formes distinctes

Il s’agit à présent de distinguer deux offres différentes. D’un côté, Spotify travaille avec les majors et offre un revenu qui dépend directement du nombre d’écoutes. Ce qui, évidemment, favorise plutôt l’enrichissement des artistes déjà «confirmés» ou le succès de tubes qu’on écoute en boucle sans vraiment s’intéresser aux personnes qui les ont composés. Les algorithmes de l’entreprise suédoise ne vont pas toujours dans le sens de la recherche de l’inventivité musicale. Ils confortent aussi les utilisateurs dans leurs goûts et les redirigent vers l’écoute d’un même type de musique. Ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, même si on ne peut pas dire que la curiosité soit vraiment stimulée par l’entreprise suédoise.

D’un autre côté, Bandcamp donne l’impression d’être un disquaire avec une sélection presque infinie de musique indépendante. Un podcast hebdomadaire compile également des coups de cœur à tous les utilisateurs. L’entreprise américaine semble aussi faire le pari de la transparence et propose un site internet où les intermédiaires – promotion, marketing, administratif, etc. – n’existent pas. Il s’agit de ventes directes du musicien à l’auditeur.

Si les modèles économiques sont distincts, l’écoute de la musique diffère également d’une plate-forme à l’autre. Ainsi, Spotify permet aux utilisateurs de faire des playlists, tandis que Bandcamp n’offre pas cette possibilité. De surcroît, l’entreprise suédoise permet de télécharger des morceaux pour une écoute hors connexion via l’application pour smartphone. Au contraire, l’application de Bandcamp offre aux utilisateurs la possibilité d’écouter des morceaux achetés seulement lorsque le téléphone intelligent est connecté. En résumé, la première plate-forme offre plus de libertés d’utilisation tandis que la seconde va véritablement dans le sens d’un revenu convenable pour le musicien qui a produit sa musique.

Ecrire à l’auteur: alexandre.waelti@leregardlibre.com

Laisser un commentaire