Figure du Hirak algérien, Kaddour Chouicha, encerclé par le pouvoir, témoigne

Article inédit – Antoine Menusier

Couple à la ville, Kaddour Chouicha et Djamila Loukil, lui vice-président de la Ligue algérienne des droits de l’homme, elle journaliste au quotidien Liberté, vivent à Oran. Ils sont soupçonnés d’accointances avec l’islam politique, dont une antenne se trouve en Suisse. Eux qui se disent «laïques» nient tout en bloc. Le soulèvement démocratique, qui a vu le jour en 2019 et qu’ils soutiennent, serait infiltré par les islamistes. Kaddour Chouicha a répondu aux questions du Regard Libre.

Le 18 mai, la chambre d’accusation d’Oran décidera du sort de Kaddour Chouicha et de son épouse Jamila Loukil. Il est vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, elle est journaliste au quotidien Liberté. Tous deux sont des figures du Hirak, le nom donné au soulèvement populaire algérien en faveur de la démocratie, qui a pris forme en février 2019. Kaddour Chouicha et Jamila Loukil, actuellement en liberté provisoire, régulièrement tracassés par la justice de leur pays, encourent de lourdes peines. Ils font face aux accusations les plus intimidantes qui soient pour des opposants politiques, en même temps très habituelles: complot contre l’Etat, complicité avec le terrorisme et cybercriminalité.

«C’est un scénario monté de toutes pièces. Cela fait plusieurs années que nous sommes sous pression, nous les défenseurs des droits de l’homme», affirme Kaddour Chouicha, 64 ans, joint par Le Regard Libre. Lui et sa compagne font partie d’une «vingtaine d’accusés» réunis dans un même dossier. «Nous ne nous connaissons même pas tous, c’est totalement fabriqué», insiste le vice-président de la LADDH, qui dirige la section d’Oran. «Cet acharnement contre mon épouse et moi, c’est parce que nous avons déposé des plaintes pour violences policières, harcèlement et abus de pouvoir», explique-t-il.

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Alternant depuis deux ans entre périodes de répression et moments de détente à l’égard des militants du Hirak, le pouvoir algérien, incarné par le président de la République Abdelmadjid Tebboune, est entré il y a quelques semaines dans une phase de dureté. En fait, depuis qu’ont repris les marches du vendredi associées à ce mouvement qui se veut le légitime porteur des idéaux de la guerre d’indépendance contre ceux, accuse-t-il, qui se les sont arrogés depuis des décennies à la tête du pays.

Des interpellations par dizaines ont été effectuées dans la mouvance hirakiste. Dont celle des époux Kaddour Chouicha et Jamila Loukil, en plus de leur ami Saïd Boudour, un journaliste comme eux militant des droits de l’homme. Incarcérés, confrontés à de graves charges judiciaires, ils ont été relâchés sur décision d’un juge, contre l’avis du Ministère public, qui a fait appel.

En 2019, Kaddour Chouicha avait été condamné à un an de prison. Incarcéré un mois, il avait été libéré puis acquitté en appel. Son fils, Adel, titulaire d’un master en biologie génétique, parti accueillir son père à sa sortie de prison, avait été embarqué dans un fourgon de la police où il avait reçu des coups et des décharges électriques infligées par des Tasers, rapporte ce dernier.

Kaddour Chouicha, vice-président de la LADDH

La sévérité des charges pesant sur ses parents sont à chercher dans le passé traumatique de l’Algérie, à la fois hyperprésent et tenu à distance tel un maléfice. Kaddour Chouicha et Jamila Loukil sont soupçonnés d’entretenir des liens avec Rachad (la droiture, en arabe), un mouvement né en 2007 de la mouvance islamiste en exil, qui a des antennes en Angleterre, en France et en Suisse, et qui compte en son sein d’anciens membres du Front islamique du salut (FIS), dont Mourad Dhina à Genève, ainsi que le rappelait Le Temps le 6 mai sur son site.

Jamila Loukil, journaliste algérienne

Dissous par le pouvoir algérien, ce parti de type révolutionnaire, qui voulait introduire en Algérie une législation islamique, à laquelle était opposé tout le camp dit «démocrate» constitué d’intellectuels et de journalistes, dont certains écrivaient au quotidien Liberté, était sur le point de remporter les législatives de décembre 1991, lorsque le processus électoral a été interrompu par l’armée, prélude à une guerre civile qui fit plus de 100 000 morts.

«Tout le monde sait à Oran et en Algérie que nous sommes laïques, mon épouse et moi, se défend Kaddour Chouicha. Il suffit que parmi des militants du hirak se trouve un ancien membre du FIS pour que les autorités qualifient, à tort, tout le groupe d’islamiste.» (Kaddour Chouicha, vice-président de la LADDH)

Ces dernières semaines en Europe francophone, des médias peu suspects de sympathie envers le régime algérien (Le Temps, L’Humanité, le site de la RTS…) ont fait état d’une «infiltration islamiste» dans les rangs du Hirak à mesure que s’éternise un mouvement qui ne fait plus l’unanimité dans la population.

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Kaddour Chouicha regrette cette présentation des choses, qui «reprend le récit élaboré par les autorités» et qui vise selon lui à délégitimer l’ensemble des hirakistes. Le vice-président de la LADDH reconnaît cependant l’existence de diverses sensibilités idéologiques parmi eux (les réactions outrées, provoquées en Algérie par la diffusion en mai 2020 sur une chaîne française d’un documentaire sur le Hirak réalisé par un journaliste franco-algérien l’avaient bien souligné, comme nous l’avions relevé à l’époque.

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Depuis plusieurs décennies, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme est dans le collimateur du pouvoir. Longtemps, son charismatique dirigeant, Me Ali Yahia Abdennour, eut à batailler contre lui. Mais son statut de héros de l’indépendance le protégeait. Le pouvoir reprochait à la LADDH son aide apportée, entre autres, à des militants islamistes dans des procès. La LADDH incarne aussi cette aile politique dite «dialoguiste» qui, lors de la guerre civile, prônait une «solution politique» au drame qui frappait l’Algérie.

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La résolution pacifique des conflits, c’est la philosophie de Kaddour Chouicha, qui prône l’instauration d’un «Etat de droit, avec séparation des pouvoirs». «Nous voulons revenir à un jeu politique, et ceux qui refusent cela invoquent toujours un danger islamiste», se désole le vice-président de la LADDH, qui, à la gestion «gestion sécuritaire» des différends, quels qu’ils soient, préfère la «solution politique». «Nous pensons, conclut-il en guise de profession de foi démocratique, que le respect des droits de l’homme est la base de tout.»


Antoine Menusier est journaliste et essayiste. Grand reporter, ancien correspondant pour Le Temps et L’Hebdo, il est l’auteur du Livre des indésirés. Une histoire des Arabes en France (Editions du Cerf, 2019) et contribue aux médias en ligne romands watson et Bon pour la tête ainsi qu’au magazine français Marianne.

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