Le hirak en Algérie et nous: la fin de l’innocence

Article inédit – Antoine Menusier

Le scandale provoqué par le documentaire de France 5 «Algérie, mon amour» a révélé une faille sociétale dans le mouvement populaire d’opposition au régime algérien. L’Europe progressiste a jusqu’ici présenté cette mobilisation pacifique sans précédent sous un jour idéal. Elle s’est trompée. Les choses sont à la fois banales et complexes.

Ce qui aurait pu n’être qu’un moment anodin – deux individus parlant de sexualité – s’est transformé en puissant révélateur. Bref rappel des faits: mardi 26 mai, la chaîne de télévision France 5 a diffusé un documentaire intitulé «Algérie, mon amour», réalisé par le Franco-Algérien et journaliste au quotidien Le Monde Mustapha Kessous, dans lequel cinq Algériens et Algériennes de moins de trente ans ayant pris part au hirak, le soulèvement pacifique anti-régime, livrent leurs impressions, plutôt négatives, sur leur pays. Ce n’est pas le ton négatif, en tant que tel, qui mettra les réseaux sociaux en ébullition. Ce sont plutôt des propos crus, tenus par une minorité des témoins interrogés, cependant tous jugés «non représentatifs» de ce mouvement populaire né le 22 février 2019 en opposition à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, physiquement très diminué, au pouvoir depuis 1999.

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Indignation puritaine de twittos hirakistes, suivie d’une entrée en lice du gouvernement algérien rappelant son ambassadeur à Paris pour se mettre au diapason de la réprobation patriotique face à ce qui est qualifié d’ingérence française. Mais «chez nous», en Europe, singulièrement dans les pays francophones attentifs au sort des Algériens, en quoi cette vindicte numérique pour déviationnisme moral nous amène-t-elle à changer notre perception de la contestation, dont l’unité est le maître-mot? Cette question s’adresse en priorité à la presse écrite ou audiovisuelle ayant les moyens financiers d’envoyer sur place des reporters, sous réserve de la délivrance de visas – ce genre de tracasserie disparaissant lorsque l’envoyé(e) spécial(e) possède un passeport algérien.

Trauma

Du hirak, nous n’avons qu’une image: celle du peuple tenant tête au pouvoir, exigeant son départ. Un pouvoir qualifié de «prédateur», décrit comme constitué de «clans». Le peuple entend reprendre en main le fil de la glorieuse histoire de l’indépendance, remonter à la source de cette dernière, qu’une «caste de privilégiés» issus du FLN, l’ancien parti unique né de la guerre contre la France, devenu un appareil politico-militaire calqué sur le modèle soviétique, s’est arrogée. Telle est l’accroche historique de ce mouvement pacifique et qui tient à le rester. De son côté, le régime n’abuse pas de la répression physique, limitant pour l’heure ses interventions publiques à des arrestations ciblées, notamment de journalistes.

Cette non-violence obéit probablement pour partie à des schémas tactiques, mais sans doute bien plus encore à la volonté des hirakistes de représenter la nation dans toute sa dignité. Il y a une fierté et comme une évidence à apparaître irréprochables à leurs propres yeux et aux yeux du monde, loin de l’image d’immaturité parfois accolée aux «Arabes». La non-violence de cette mobilisation sans précédent, interrompue par le coronavirus, s’explique aussi – certains diront avant tout le reste – par le trauma de la guerre civile des années 1990. Un trauma qui aura peut-être retardé la prise de la rue, alors qu’elle s’était produite fin 2010 déjà en Tunisie voisine.

Aveugles

Le cadre de la légitimité historique du hirak étant plus ou moins posé, revenons à ce qu’en comprend, en montre la grande presse francophone, française en particulier, la plus concernée par le soulèvement populaire algérien. Dans l’ensemble, elle en donne une vision idéaliste, romantique, unidimensionnelle. Certes, toutes les «composantes» de la société sont présentes, des islamistes aux libéraux en passant par la jeunesse libertaire et les supporters de football, mais ils sont là, un pour tous et tous pour un, générations confondues, tirant à la même corde. Comme si aucun conflit ne remuait le ventre de cet immense monôme.

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Nous devrions peut-être nous demander si la persistance du hirak, son maintien dans la durée, plus d’un an, au-delà de la chute obtenue de Bouteflika, en avril 2019, après deux mois de révolte, n’obéit pas en partie à la nécessité de conserver à tout prix l’apparence de l’unité. A l’inverse, une fin de partie consécutive à un début de négociation par l’une ou l’autre frange du hirak avec le pouvoir ferait apparaître les divergences. Un reste de tiers-mondisme et la volonté de ne pas stigmatiser nous rendent aveugles à ce que nous voyons et lisons par ailleurs entre les lignes, même situés à plusieurs centaines de kilomètres des événements.

Alors nous créons des icônes, des images saintes censées symboliser ce qu’il se passe. Ces représentations sont des choix dûment pensés, bien qu’implicites. De l’Algérie en guerre civile, nous garderons à l’esprit la photo déchirante de cette femme frappée par la douleur, restée dans les mémoires comme la «madone de Bentalha», du nom de cette localité de la Mitidja, cible d’un épouvantable massacre en septembre 1997.

La ballerine d’Alger

De l’Algérie soulevée pacifiquement, antithèse de la décennie noire, il semble que nous ayons élu le cliché d’une très belle jeune femme, cheveux longs et lisses, chaussons roses aux pieds, jean et perfecto noirs sur un body couleur pourpre, effectuant un pas de danse dans une rue d’Alger, avec en arrière-plan un drapeau algérien. Après la madone de Bentalha, la ballerine d’Alger, après la tragédie, la renaissance.

La photo qui a «fait le tour du monde» © Rania G Ranougraphy / El Watan

Les hommes? Pas d’hommes. Enfin, pas là. C’est que nous choisissons, mais sans jamais le dire. Un supporter de foot enveloppé dans un drapeau algérien? – Ouais, tu crois, c’est pas un peu beauf, un peu nationaliste, comme attitude? Même au service photo de Libé, cette réflexion, le ou la responsable doit se la faire au moment du choix. Surtout à Libé, quotidien de tradition libertaire. Mais Libé n’est ni raciste, ni néocolonialiste, il n’est pas anti-hirak – aucun média n’a de raison de l’être. Il n’empêche, il y a un hirak qu’il aime et un autre qu’il aime moins. Une photo dira sa préférence.

Nous citons le journal Libération, mais c’est toute notre presse sociale-libérale, progressiste, qui pense ainsi: l’avenir du monde arabe est la jeune femme libre – bien sûr non voilée. Nous ne le clamons pas, mais nous le pensons. Partant, nous ne rendons pas forcément service aux garçons, qui jalousent les filles de l’attention portée sur elles et qui ont tendance à se refermer sur eux-mêmes, dans leur pré-carré machiste. Cela s’observe dans les banlieues françaises, avec les encouragements du Parti des indigènes de la Républiques, pourfendeur de la «liberté individuelle», cette fausse émancipation proposée par l’ancien colon aux Noirs et aux Arabes – ce que le whisky est aux Indiens d’Amérique du Nord dans les albums de Lucky Luke

L’entourloupe

Restons sur la photo. Pour brouiller les pistes, pour ne pas être accusé d’appropriation néocolonialiste, nous accompagnons l’illustration finalement choisie, celle de la gracieuse danseuse, d’un commentaire culpabilisant le lecteur occidental, le mettant incidemment en faute. Par exemple: «Cette image tranche avec les clichés qu’on peut avoir de cette jeunesse…» Ben voyons… Nous sommes suffisamment instruits pour savoir que l’Algérie est sociologiquement diverse, qu’elle est faite de traditions et de modernité, selon la formule consacrée. Si bien que ce commentaire sonne faux, celui ou celle qui le rédige le sait.

Il ou elle n’ignore pas en effet que le rapport de force, la tension, la lutte pour l’émancipation, dans le cas présent, se situent en Algérie, pas en Europe. Cette habitude consistant à faire porter le regard fautif à l’«Occidental», vaut également en France, par exemple en évoquant une œuvre conçue par un(e) descendant(e) d’immigrés maghrébins ou subsahariens vivant ou ayant grandi en banlieue. On dira, on lira: «Contrairement aux clichés qu’on peut avoir sur les quartiers populaires…», alors que l’émancipation constatée, singulièrement dans le domaine artistique, résulte plus souvent d’une mise à distance du cadre traditionnel lié aux pays d’origine, d’une détermination passant outre le «qu’en dira-t-on» des copains. Elle découle aussi parfois du dépassement d’un complexe d’infériorité, d’un sentiment d’illégitimité vis-à-vis des «Français», que ceux-ci, maladroits ou malintentionnés, ne s’empressent pas toujours de dissiper. 

Dans l’Algérie du hirak, c’est en dépit de la tradition du pays et non malgré le regard occidental, c’est en rupture avec le milieu et non pour combattre les clichés extérieurs, que cette ballerine aux beaux cheveux noirs effectue ce pas de danse, qui «a fait le tour du monde». Lorsque la photo, réalisée lors d’une manifestation hirakiste, est parue, en mars 2019, c’est d’Algérie et de la diaspora algérienne, en France ou en Angleterre, que sont venues les remarques cinglantes. Elles concernent le manque de «pudeur» de la jeune femme, qui «fout la honte à vouloir faire comme les Occidentaux». Mais c’est en Algérie même, ainsi que dans la diaspora, qu’elle a été soutenue par une autre partie de la jeunesse algérienne, s’identifiant à elle, fière de la voir «incarner la femme algérienne de demain».

Où est Walesa?

Aujourd’hui, les réactions indignées au documentaire «Algérie, mon amour» soulignent une fracture sociétale au sein du hirak. On peut juger la question des mœurs moins essentielle, moins prioritaire que le travail, la justice, la santé, la démocratie, mais on ne peut pas l’évacuer, en l’occurrence la refouler. Elle est porteuse de tensions dont on savait l’existence. Elles se sont manifestées à la faveur de la diffusion du film de Mustapha Kessous et mettent fin, pompeusement dit, à l’innocence de ce mouvement, à notre candeur à son égard.

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Ce point sociétal agit tel un moment de vérité dans ce qui était peut-être en train de devenir un mythe en direct, celui de l’unité réalisée, devant à jamais surmonter des divisions qui font craindre, chez les plus de vingt ans et deux décennies après la loi de concorde civile valant amnistie, largement approuvée par référendum à l’initiative de Bouteflika, alors adulé comme l’homme providentiel, la résurgence des années noires. Mais soyons optimistes, si nous pouvons l’être en Europe en tant que «non concernés», selon cette expression un peu bête du néo-militantisme. L’écueil du hirak serait toutefois de se transformer en parti unique, en FLN bis, lui qui s’est levé contre cela et qu’on préfère en Solidarnosc polonais. A la société algérienne de tradition musulmane, comme la Pologne de Walesa était catholique, de permettre à tous ses membres de vivre libres, pleinement. Il manque peut-être un Walesa.


Antoine Menusier est journaliste, ancien rédacteur en chef du Bondy Blog, auteur de l’essai Le livre des indésirés: une histoire des Arabes en France (Le Cerf, 2019).

Image d’en-tête: Manifestation contre le cinquième mandat d’Abdelatif Bouteflika. Source: Wikimedia CC 4.0

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3 réflexions sur « Le hirak en Algérie et nous: la fin de l’innocence »

  1. Très intéressant, cet article. Mais très frustrant aussi. La polémique qui a apparemment suivi le reportage télévisé français et les propos de jeunes Algériens sur leur sexualité est présentée comme révélatrice du manque d’unité du mouvement hirakiste. Mais au final, pour qui n’a rien lu jusqu’ici de ces interviews de jeunes et de la polémique qui a suivi, on n’apprend quasiment rien.
    Que disaient ces jeunes? Qu’est-ce qui leur a été reproché, apparement avec véhémence? D’où venaient ces attaques? C’est ce que j’espérais découvrir. J’en suis malheureusement pour mes frais, même si l’article est superbement écrit.

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