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Metin Arditi : « Dans tous mes livres, j’ai cherché l’estime de mon père »

Le Regard Libre N° 37 – Jonas Follonier

Connu pour ses nombreux engagements dans le milieu culturel, Metin Arditi est devenu depuis quelques années l’un des écrivains les plus importants de Suisse. L’auteur d’origine turque séfarade nous a ouvert les portes de son domicile, à Genève, pour une discussion autour de son dernier roman, Mon père sur mes épaules (2017), paru aux Editions Grasset. Un entretien aussi bouleversant que son ouvrage.

Jonas Follonier : Dans votre ouvrage Mon père sur mes épaules, vous racontez l’épisode marquant où l’une de vos deux filles atteint l’âge de sept ans. Vous écrivez : « Soudain je compris de quoi, à son âge, j’avais été privé. Je fus anéanti. » Est-ce le point de départ de ce livre ?

Metin Arditi : Dans la question de savoir s’il faut condamner Pâris et Hélène du fait que leur amour a déclenché la guerre de Troie, le véritable problème à affronter est le suivant : s’ils n’étaient pas tombés amoureux l’un de l’autre, est-ce que la guerre de Troie aurait eu lieu oui ou non ? Il s’agit de se demander s’il y a une véritable connexion entre les deux événements. Toutes proportions gardées, c’est un peu la même histoire ici. L’observation que j’avais faite de ma fille lorsqu’elle avait sept ans, c’est la cause profonde, en effet. Mais il y a eu des causes beaucoup plus immédiates qui m’ont amené à écrire ce livre, dont une particulièrement.

Quelle est-elle ?

En janvier 2016, j’avais commencé l’écriture du Dictionnaire amoureux de la Suisse. Ce travail me replongeait dans mes années d’enfance. Je me souviens qu’à l’époque, j’avais commencé un roman et je pensais pouvoir mener de front sa rédaction en même temps que l’écriture du Dictionnaire, qui est une forme d’essai ; un essai amoureux, certes, mais qui ne demande pas d’aller chercher aussi loin dans les émotions qu’un roman. Ce qui s’est passé, c’est qu’au contraire, l’écriture du Dictionnaire allait pêcher des émotions beaucoup plus profondes que le roman sur lequel je travaillais. Tout simplement parce que je suis arrivé en Suisse à l’âge de sept ans, seul, dans un internat, et que ces souvenirs étaient particulièrement forts. C’est donc en quelque sorte l’écriture du Dictionnaire qui a provoqué celle du roman, en faisant remonter ces souvenirs.

Mon père sur mes épaules est d’ailleurs sorti avant le Dictionnaire amoureux de la Suisse.

Exactement. L’écriture de Mon père sur mes épaules s’est tant imposée comme une urgence qu’elle a pris le pas sur l’écriture du Dictionnaire.

L’un des thèmes de ce roman, c’est la dette infinie que vous estimez avoir envers votre père : « Pour toutes ces pensées qui illustraient ta force et qui continuent de sous-tendre ma vie, j’ai à ton égard une dette infinie. » Votre défunt père a-t-il à son tour une dette envers vous, celle de l’estime, que vous avez cherché à obtenir par l’écriture de ce livre ?

Je crois que dans tous mes livres, j’ai cherché l’estime de mon père. Or Mon père sur mes épaules est une véritable révolte – une révolte amoureuse, tendre, mais une révolte quand même. Dans tout ce que j’ai pu entreprendre dans ma vie, il y a quelque chose du rosebud : un souvenir d’enfance très enfoui. Toutes les choses importantes reviennent à ce souvenir, comme ici celui des livres. Je suis toujours dans cette pensée de mon père qui me dit : « les livres, c’est autre chose. » Toujours.

Est-ce le souvenir de quelques paroles de votre père dont vous vous souvenez avec précision qui vous pousse à écrire ?

Certainement, mais c’est quelque chose de tellement fort que je n’ai même pas besoin d’être poussé. J’y vais tout seul. C’était vraiment une injonction, et comme toute injonction, il faut qu’elle soit fondée et qu’elle ne soit pas violemment exprimée. Celle-là était tout à fait fondée – sur la vision qu’avait mon père de la culture – mais elle rejoint aussi tout de même une part d’équation personnelle. Quelqu’un d’autre que moi aurait très bien pu entendre cette phrase de son père et ne pas décider pour autant de se consacrer à l’écriture à l’âge de cinquante ans.

Les sensations sont souvent convoquées dans votre livre pour qualifier vos souvenirs d’enfance où vous admiriez votre père.

C’est exact. Je me remémore l’odeur de sa lotion après-rasage, le craquement des toasts et le goût du saumon que mon père mangeait, ou encore le contact avec sa barbe le dimanche matin. Ce sont des sentiments que j’ai vécus et qui m’ont traversé, comme nous en avons tous. Comme je pratique l’écriture depuis un certain nombre d’années, j’ai acquis une certaine liberté dans l’expression des sensations. C’est le propos de l’écriture : arriver à exprimer des sentiments qui sont plutôt difficiles à exprimer. Dire ce qui est à la fois indiscutable et surprenant.

Selon vous, quel est le but ultime de l’écriture ?

Pour moi, le but de l’écriture est de permettre au lecteur de se retrouver dans le livre, et par là même d’en apprendre sur lui-même, pour au final réussir la chose la plus difficile qui soit : s’accepter.

Metin Arditi et Jonas Follonier © Marina De Toro

La paternité est un thème souvent traité dans votre œuvre. Est-elle également présente dans vos lectures personnelles ?

Une lecture importante pour moi et qui est peut-être l’ouvrage qui m’a le plus marqué, c’est La Métamorphose de Franz Kafka. J’ai également lu il y a très longtemps sa Lettre au père, mais je n’ai pas voulu la relire avant l’écriture de mon roman, car c’est tellement fort qu’on ne peut faire autre chose. La Métamorphose reste le roi des récits. Comme je le disais avant, un livre doit être à la fois indiscutable et surprenant. Sujet très surprenant que celui de La Métaphorphose ! Et pourant, on ne lâche pas ce livre. Chacun se retrouve peu ou prou dans cette histoire.

L’écriture de ce livre vous a-t-elle aidé à retrouver une certaine proximité avec votre père, ou du moins une relation apaisée ?

Je ne crois pas. Alors même que j’ai écrit ce roman en quelques jours, l’écriture d’un texte pareil nécessite par la suite un temps long pour retrouver ses marques. Peut-être pensais-je avant d’écrire ce récit que j’allais faire la paix, d’une certaine façon, avec mon père. Or ça ne se passe pas comme ça. Quand vous vous dites des choses difficile avec quelqu’un, cela vous aide à vous construire, à vous reconstruire, mais vous ne retombez pas pour autant sur vos pattes tout de suite, vous ne retrouvez pas instantanément une relation harmonieuse. A terme, la relation est en général beaucoup plus forte, car elle est fondée sur la vérité. Cependant, il y a un passage entre le moment où vous dites les choses et le moment où la relation reprend qui nécessite un temps incompressible. Je crois que je suis encore dans ce temps-là.

Dans la première partie de votre ouvrage, vous qualifiez votre père de « brillant », d’ « élégant » ou d’ « appliqué ». Puis, dans la seconde partie, arrivent les qualifications négatives, les souvenirs qui font mal. Avez-vous eu deux pères ?

Il y a eu un basculement en 1955 : c’était toujours la même personne, mais elle se trouvait dans une situation personnelle très différente. Lorsque lui-même était en situation de majesté, c’était sans doute beaucoup plus facile d’être bienveillant, puisqu’il était heureux. Par la suite, il aurait pu rêver à autre chose, il aurait peut-être même mérité autre chose ; là, il est entré dans une sorte d’amertume. Il la ressentait, et je la ressentais aussi. Il n’y a donc pas eu deux personnes, mais deux situations : l’une de plein succès, chez lui, très entouré ; l’autre, relativement terne, pas chez lui et pas très entouré.

Vous posez un regard très critique envers les groupes israëlites qu’il fréquente à Genève.

Ce sont de très braves gens. Tout simplement, mon problème est qu’ils ont des réflexes de soutien systématique, pour ne pas dire systémique, à la politique israëlienne. Je peux comprendre ces réflexes, j’en donne d’ailleurs des clefs dans le livre. Il reste que tout cela est très préoccupant, vu ce qui se passe actuellement. Je ne suis de loin pas le seul à le penser.

Puisque nous parlons d’Israël, exposez-nous votre position sur le conflit avec la Palestine. 

Je suis pour une solution à un Etat. Cette position, que je défends régulièrement dans le journal La Croix, n’est pas majoritaire. Il est vrai que la solution à deux Etats serait la meilleure dans un monde idéal, mais dans les conditions actuelles, cette option serait tout simplement une farce. Il y a une grande asymétrie dans la puissance des deux antagonistes. Israël occupe un territoire et discute en ayant sa botte sur la gorge de son interlocuteur. Il faut aller sur place, le voir et le sentir, pour le comprendre. De plus, il y a cette alliance américaine avec Trump, qui est plus « netanyahesque » que Netanyahou. Cette connivence me choque. Je pense d’ailleurs que le président américain, quand il dit que Jerusalem est la capitale d’Israël, n’y comprend strictement rien. C’est peut-être le pire de l’histoire.

En quoi consisterait la solution à un Etat que vous défendez ?

Il s’agirait d’une forme d’Etat confédéral, avec des régions à majorité juive, d’autres à majorité musulmane. Parler d’un Etat juif serait absurde, car dans certaines régions, il n’y en a aucun. Chaque canton ou district serait également maître de ses finances, comme cela se fait en Suisse. J’estime d’ailleurs que cette solution favoriserait un boom économique, qui pourrait bien être bénéfique pour l’alya, l’immigration des Juifs en Israël.

On sent que Mon père sur mes épaules a une importance particulière pour vous. S’il fallait retenir une seule émotion de cet ouvrage, quelle serait-elle ?

J’ai été bouleversé par les retours que m’ont envoyés les lecteurs. Certains se sont dévoilés. Jamais, ô grand jamais, je ne recevais de telles lettres avec mes précédents romans. Le fait que mon histoire personnelle puisse parler à celle, très intime, des lecteurs, me touche énormément. En réalité, je me suis beaucoup demandé qui diable pourrait être même intéressé par mon récit. Cela a dépassé mes espérances. 

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photos : © Marina De Toro pour Le Regard Libre

« Gaspard va au mariage », le film le plus bizarre de ce printemps

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Déjà le générique aux lettres vertes « fluo » témoigne d’une esthétique particulière, plutôt désagréable. Tout comme la musique qui l’accompagne, digne des pires répondeurs automatiques de filiales commerciales. Puis, une invraisemblable première scène. Sans rire, le hasard de circonstances qui réunit Gaspard (Félix Moati) et Laura (Laetitia Dosch), nous n’y croyons pas une seconde, si tant est que nous y comprenions quelque chose.

Mais, qui l’eût cru, le pire reste à venir. Le spectateur se dit : non, tout de même, ils n’ont pas osé ? C’est bien l’annonce d’un premier chapitre au titre kitsch qu’il voit défiler à l’écran, avec en arrière-fond le plan d’un personnage au ralenti. Au ralenti ! C’est comme si le directeur de la photographie découvrait, euphorique, les quelques options d’iMovie et qu’il tentait une première expérimentation. Redevenons un peu sérieux : ce découpage en quatre parties n’était vraiment pas une bonne idée – un « reste du scénario », selon le réalisateur Antony Cordier – car la matière du film, elle, mériterait une meilleure forme.

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