«Le Mars Club»: un Médicis étranger en prison

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #3

Le Regard Libre N° 49 – Loris S. Musumeci

«C’est dans le silence de la cellule qu’on est taraudé par la seule et vraie question. La seule à laquelle il est impossible de répondre. Le pourquoi et le comment. Non pas le comment au sens pratique du terme, l’autre. Le comment as-tu pu faire une chose pareille. Le comment as-tu pu.»

Le Mars Club: voilà le genre de roman qui est fait pour plaire aux médias et à la critique. Sa protagoniste principale, Romy Hall, est une femme qui travaille comme strip-teaseuse au Mars Club. Elle est traquée par un ancien du Vietnam, Kurt Kennedy, qui ne fait plus la différence entre le club miteux où il a été client et la vie privée de la jeune femme, objet de tous ses phantasmes et du peu d’amour qu’il lui reste dans le cœur. Lasse et apeurée, elle finit par tuer ce bon vieux Kurt.

Elle est condamnée à perpétuité, dans une Amérique qui chérit ses anciens combattants, surtout face à une fille de mauvaise vie. On en est là: à cause du harcèlement d’un pervers hétéro blanc, une femme finit dans une prison. Et pas des moindres. Stanville. Un établissement pénitencier pour femmes où violences, humiliations, règles absurdes et restrictions cruelles sont au cœur de la vie quotidienne des détenues. Bien sûr, le lesbianisme s’y pratique en abondance, et bien sûr toutes ces femmes sont un peu innocentes au fond.

On ne manque pas non plus d’accuser le déterminisme social, qui fait que l’on ne devient pas victime ou bourreau, on naît ainsi. Les pauvres sont condamnés à la misère avant de finir en prison. Les riches sont condamnés à l’oppression avant de finir dans leur petit cocon. Les femmes sont condamnées à être des objets sexuels; les hommes, à des joueurs du sexe. L’injustice est toujours du côté des petits; la justice, quant à elle, n’est propriété que des puissants.

«Le problème avec San Francisco, c’est que je ne pourrais jamais y avoir un avenir, seulement un passé.
Pour moi la ville se résumait au Sunset District, un quartier noyé de brouillard, sans arbres, monotone, aux innombrables maisons uniformes, construites sur des dunes de sable s’étirant sur quarante-huit rues jusqu’à la plage, des maisons habitées par des Sino-Américains de la classe moyenne inférieure et des catholiques irlandais de la classe ouvrière.»

Et les réflexions sur le système judiciaire américain ne sont pas en reste. La lutte contre la peine de mort passe peu à peu en Occident, mais celle contre la prison à perpétuité est en plein dans les débats. Vaut-il la peine d’infliger deux peines consécutives à une femme, qui de plus a un enfant à sa charge, alors qu’elle n’a agi que dans le désespoir d’une légitime défense? Peut-être n’est-elle pas condamnée seulement pour son acte, mais pour sa personne. Parce qu’elle est ce que le puritanisme patriarcal et bourgeois déteste: une mère seule, une pute, qui est intelligente et cultivée et qui en plus réussit à bien s’en sortir. Non, c’est inacceptable.

«Bref. Geronima, Sanchez, Candy étaient des êtres qui souffraient et qui, sur ce chemin de souffrance, en avaient fait souffrir d’autres, et Gordon ne voyait pas en quoi les faire souffrir toute leur vie serait profitable à la justice. C’était pour ajouter du malheur au malheur existant, sans compter que personne, à ma connaissance, n’était jamais revenu d’entre les morts.»

Pour toutes ces raisons, le roman a tout pour plaire à la tendance des goûts actuels. Pour toutes ces raisons, ce roman m’a séduit tout autant. Parce qu’on peut être progressiste, on peut être féministe, on peut dénoncer le système patriarcal, à condition que la critique soit fine et intelligente. Rachel Kushner signe un livre fin et intelligent. Elle fait même plus. Parce que si en apparence Le Mars Club se prévaut de toutes ces dénonciations, il fait en réalité bien plus: il les dépasse tout en les assumant.

Cela passe par un ensemble. La crudité de la forme embrasse la crudité du fond. Les phrases sont courtes, intenses, saillantes. Sobres. La langue, claquante. L’adresse au lecteur, directe et sans détours. Pas de pédagogie, mais une exposition de la réalité dans tout ce qu’elle a de saignant, et de doux aussi. Car quand le texte parle de Jackson, le fils de Romy, le style lui-même s’adoucit pour traduire la tendresse inconditionnelle d’une mère envers son enfant.

Le roman découpe ses chapitres de sorte à ce qu’il laisse planer un suspens. Par la même occasion, le lecteur ouvre des fenêtres sur d’autres histoires, liées plus ou moins directement à celle de Romy. On suit les frustrations de Gordon Hauser, l’enseignant de la prison, qui de bon étudiant en lettres, est atterri là où personne ne souhaiterait faire briller sa carrière. Quelques pages sont consacrées à la retranscription de son carnet intime; cela change un peu, c’est nécessaire pour un livre de près de cinq cents pages.

Un certain Doc aussi, dont l’histoire permet une immersion dans les prisons pour hommes et dans ladite transphobie. Puis Kurt Kennedy lui-même, bien plus nuancé qu’il n’y paraît. Il ne voulait aucun mal à Romy, selon ses dires, il s’était simplement attaché à elle. Quelques chapitres enfin étalent le règlement de la prison, dans une mise en page qui ramène à de la poésie. Quel contraste! En cela, le roman respire.

Il y a, en outre, toute la partie de l’ordre du témoignage. Avec Romy, on est emporté dans le Mars Club pour faire l’expérience, aussi limitée soit-elle, de la vie d’une strip-teaseuse. Trop trash? Peut-être. Une bonne gifle à la gueule ne fait cependant pas de mal de temps en temps. D’autant plus si elle réveille la conscience et pointe du doigt les retranchements d’une société qui s’enivre d’hypocrisie.

«Il n’y a rien de pire que les jeunes de votre âge qui sont là pour se foutre de vous. C’est toujours mieux d’avoir affaire à des clients qui connaissent les règles et les respectent. Des types qui jouent le jeu, feignent de croire qu’il existe vraiment des filles, en strass et stilettos jaune canari, que cela excite d’enfouir la tête d’un homme mûr entre leurs seins. Les clients qu’on veut sont ceux qui s’imaginent que les filles portent des strass et des stilettos parce que c’est leur genre, pas parce qu’elles font semblant que ce genre-là existe. Dès que j’ai trouvé les bons endroits où travailler, je me suis mise à bien gagner ma vie.»

Comme on passe aussi, quelques heures de lectures durant, en prison. Mais sans les sanglots et les barreaux. Rachel Kushner est d’ailleurs à saluer pour son talent d’imagination, ou plutôt de documentation, parce que dans une veine réaliste, elle livre des éléments qui nous apprennent vraiment quelques petits détails concrets de la vie à Stanville. Et de l’amitié qui, malgré tout, noue les détenues entre elles.

«Je m’étais mise à aider Button à faire ses devoirs pour le cours de Hauser. J’y prenais plus de plaisir que je ne l’aurais cru. C’était un truc de grande sœur. Sammy était ma grande sœur, moi celle de Button, et Conan une sorte de papa. On avait une famille. Ce n’était pas une si grande source de réconfort que ça, mais c’était mieux que rien, même si Button était une véritable emmerdeuse.»

Le Mars Club, c’est encore le cri d’une femme, qui regarde derrière elle, et constate l’échec. Alors qu’elle aurait pu s’en sortir. Alors qu’elle aurait dû sortir, au moins pour Jackson. Mais la tragédie prend des routes qu’il est impossible de retrousser. C’est pourquoi on pleure à la fin du Mars Club. C’est pourquoi, on n’oublie pas sa lecture. C’est pourquoi, il n’y a plus de pourquoi. Plus d’explications. Et que les «si seulement» restent suspendus. C’est pourquoi Romy Hall n’a plus rien à faire. Elle n’a pas à baisser les bras non plus. Parce que si son destin est scellé, ce qu’elle a fait l’est aussi: elle a donné la vie. Elle a tout donné.

«Je n’ai pas l’intention de vivre longtemps. Ni brièvement non plus, d’ailleurs. Je n’ai aucun projet. Le problème, c’est qu’on continue d’exister, qu’on en ait l’intention ou pas, jusqu’à ce qu’on cesse d’exister, et alors, les projets ne riment plus à rien.
Mais ne pas avoir de projets ne signifie pas que je n’ai pas de regrets.
Si seulement je n’avais pas travaillé au Mars Club.
Si seulement je n’avais pas rencontré Kennedy le Pervers.
Si seulement Kennedy le Pervers n’avait pas décidé de me traquer.
Mais il a décidé de la faire et il s’y est appliqué, impeccablement. Si rien de tout cela n’était arrivé, je ne serais pas dans ce bus, en route vers une vie dans un trou en béton.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia CC 4.0

Rachel Kushner
Le Mars Club
Titre original : The Mars Room
Traduit de l’anglais par Sylvie Schneiter
Editions Stock
2018
469 pages

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