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«Maigret»: Depardieu au rythme de la mélancolie6 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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maigret depardieu

Les mercredis du cinéma – Jordi Gabioud

Pardessus noir, chapeau en feutre, la sombre silhouette du commissaire Maigret encadré de son aura blanche sentait le vieux tabac des bistrots dès l’affiche. Après bientôt un siècle de services et plus de vingt-cinq visages à l’écran, que peut-il encore apporter au spectateur? Réponse en suivant cette nouvelle enquête.

Une nuit parisienne, une jeune femme sans identité avec une robe de soirée trop chère pour elle est retrouvée morte. Elle a été violemment poignardée à plusieurs reprises. Voilà les prémices de la nouvelle enquête d’un commissaire Maigret plus mélancolique que jamais. Incarné par Gérard Depardieu, Maigret cherchera à faire la lumière sur l’identité de la victime et sur les coulisses de ce drame.

Le dépouillement d’un genre

Le cinéma renoue ces derniers temps avec le film d’enquête, poussé par des productions hollywoodiennes comme Le Crime de l’Orient-Express (2017) ou le sympathique Knives Out (2019). Ces deux succès ouvrent les portes à de véritables franchises comme en témoignent leurs suites annoncées. Ce genre, très ludique, offre de nombreuses possibilités esthétiques et narratives. Knives Out l’avait notamment démontré en inversant le point de vue traditionnel à ce genre de films: ici, le (faux) coupable nous était donné dès le début et il s’agissait de berner au mieux l’inspecteur. Maigret prend à contre-pied cette évolution du genre en rejetant toute innovation pour y préférer les fondamentaux.

Dans le film qui nous intéresse, c’est l’axe de l’intimisme et de la sobriété qui a été choisi par Patrice Leconte. En réponse aux mastodontes outre-Atlantique, il rappelle que le genre permet de divertir sans s’engouffrer dans cette éternelle course éreintante du grand spectacle. La force du film d’enquête réside dans la fascinante sobriété de ses artifices. Le meurtre est intelligent lorsqu’il est à la portée du premier venu et pourtant assez complexe pour être résolu non pas par l’intelligence d’une profession mais par l’instinct surnaturel d’un individu qui le paie par sa marginalisation. Un savant équilibre du crime jamais tout à fait parfait.

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Face à un Kenneth Branagh ou à un Daniel Craig, tous deux dans la tranche d’âge idéale pour incarner la figure de l’inspecteur chevronné mais encore paré aux courses-poursuites, Gérard Depardieu apporte à son personnage la vieillesse et la lassitude. Maigret se sent vieux, songe à la retraite, n’a plus d’appétit et doit cesser la pipe sur ordre de son médecin. Il se laisse porter par son enquête plus qu’il ne la dirige, comme en témoigne son échange avec une jeune fille des quartiers lui demandant comment il fait parler les suspects à laquelle il répond qu’il attend simplement qu’ils parlent.

C’est ainsi que l’enquête de Maigret se présente comme un retour à ses fondamentaux: le mystère sans rebondissements, les personnages sans double-jeu, le meurtre sans récidive. C’est un véritable dépouillement du genre pour n’en retenir que la substantifique moelle et nous laisser apprécier le plaisir du tâtonnement. C’est même l’occasion de dénoncer tous ces artifices inutiles lors d’une visite des décors d’un studio, où chaque porte mène à un mur. Dès lors, pourquoi multiplier les portes?

A la frontière du dépouillement, l’austérité

Hélas, si les intentions sont bonnes, le résultat se présente en demi-teinte. L’enquête semble trop souvent avancer selon le bon vouloir du scénario plutôt que grâce à l’instinct de notre commissaire. Elle comporte ainsi son lot de situations hasardeuses, d’informations délivrées un peu trop maladroitement et de déductions simplistes. Heureusement, la mise en scène parvient à dynamiser ce scénario un peu trop appauvri à travers une très belle reconstitution des années d’après-guerre et un sens du cadre toujours affuté même s’il est impossible de ne pas condamner l’unique trait esthétique s’éloignant des carcans classiques: cette étrange volonté d’accentuer certaines réactions aux moyens de légers zooms saccadés sur les visages des personnages. Notre attention est alors moins focalisée sur les informations soulignées que par le soulignage grossier de la réalisation.

Mais le principal coupable à ce crime de demi-teinte semble être Gérard Depardieu lui-même. On aurait pu penser qu’il serait idéal pour incarner la figure mythique du commissaire Maigret dans un registre mélancolique. Son regard souvent perdu dans les abîmes, son maniement délicat de l’intonation offrent en effet quelques moments véritablement touchants. Malheureusement, il a trop souvent le verbe pâteux et le geste mou à tel point que la légende semble offrir ici un minimum poli et à peine tiède. Aucune scène ne vient contrebalancer cet état, apporter un éclat passager, au point où le film semble avoir confondu mélancolie et austérité.

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Avec Maigret, on constate que Patrice Leconte a conservé toute l’acuité de son regard sur une industrie cinématographique peinant à se renouveler. Il est alors agréable de voir un film, aussi imparfait soit-il, remettre en question cette épuisante course en avant d’un genre plus vieux que cet art.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

Crédit photo: © Comme Film Pascal Chantier

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