« Le Sang », extrait n° 4

Le Regard Libre N° 28 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (suite)

Tels furent ses rêves quand, pour la première fois, le matin sans amour l’assaillit. Il fit ce que font tous les autres, en tous cas les plus forts, il se leva et partit à la recherche de sa jeunesse, et se remémora cet amour qu’il n’avait pas encore rencontré. Il longea les murs et quitta le village. Les bosquets d’été étaient encore frais de rosée, comme ses pas. Il poussa la porte de la cave où il s’était rendu trois jours plus tôt et vit qu’ils n’avaient rien laissé ; la pièce était vide, et le sol lisse ; il douta même qu’il y fût jamais entré. Seule la femme sépulcrale qui les avait observés, et qu’ils avaient prise pour l’épouse du mort, lui rappela les faits, en se présentant à lui, toujours aussi blanche, mais d’un aspect bien réel, quoique la chair en fût vaporeuse. Elle lui demanda qui il était. « Je suis, dit-il, l’homme qui a perdu sa jeunesse. J’ai cru l’avoir trouvée ici, mais elle n’y était pas. Et pourtant j’ai senti son odeur, celles des jeunes filles rieuses et des vignes au printemps. J’ai senti venir mon été, et mon été me brûle. » L’odeur, lui dit-elle, c’était celle des lilas et des millefeuilles que ses filles tressaient avec leurs cheveux, et c’était pour ça qu’il s’était mépris. Elle trouvait qu’il faisait frais ici ; elle était montée de la ville, de la petite ville, parce qu’il faisait trop chaud, et qu’elle aimait l’air vif de la montagne, et celui des forêts de la montagne. Elle était Mme L* ; elle l’avait connu quand il était enfant et que son père venait tailler les jardins. C’est vrai, il l’avait reconnue. Il savait que c’était une grande dame de la ville, jeune encore mais veuve, et que le sang des grandes persécutions, celles du siècle dernier, quand son père était juge, coulait dans ses veines ; elle avait l’air d’une lionne blessée dans son orgueil. Pourtant, c’était à sa voix qu’il l’avait reconnue. Il voulut partir, mais elle lui demanda de rester. « Vous cherchiez le mort, n’est-ce pas ? Il n’y en a pas ; il n’y a jamais eu de mort dans cette maison. Personne n’y est jamais né. » Elle lui demanda ce qu’il faisait. Il travaillait les champs, mais il en avait assez du soleil et de la sueur. Il voulait l’ombre. Elle le prit à son service. Bien sûr, il savait ; mais il accepta quand même. Peut-être avait-il besoin d’être aimé, peut-être aussi accepta-t-il par désespoir, par gout de l’abîme que lui avait laissé le matin sans amour. Les effluves de sa jeunesse flottaient encore dans le jardin, et il ne voulait pas les perdre.

Elle allait lui faire visiter la maison. C’était une grande demeure, pas même agréable à habiter, et dérangeante de surcroît. Le cardinal y tenait ses fêtes, quand il exerçait la juridiction sur le pays, avant de faire office de demeure au banneret ; ensuite, elle était restée dans la famille, la sienne. Il savait déjà tout ça. Au rez-de-chaussée, il n’y avait pas grand-chose. Seulement un étroit couloir qui donnait sur une cour intérieure, où un escalier monumental menait au premier étage. Là s’étendait ce qu’elle appelait la grand’salle, une vaste pièce au haut plafond lambrissé, qui humait la sévérité d’antan, et où pendaient quelques portraits d’ancêtres, les moins beaux. Les autres, elle les avait emmenés en ville avec elle, parce que son mari, qui était un homme nouveau, n’en avait pas. A l’étage, il n’y avait que les chambres.

C’était une maison où l’on vivait sans vivre. Pourtant, ils devaient l’aimer puisqu’ils y passaient presque la moitié de l’année. Il ne savait pas qu’ils y venaient encore ; il pensait qu’ils restaient toujours à la ville. Il vit qu’elle avait disposé des lilas au centre, sur la table de bois massif, comme si elle avait attendu quelqu’un. Les domestiques étaient restés en bas ; elle n’avait pris avec elle qu’un vieux chauffeur, qui logeait au village ; mais son fils, le premier, arriverait la semaine suivante de la grande ville où il étudiait. Il aimait à y passer l’été ; elle était montée l’attendre.

Ecrire à l’auteur : sebastien.oreiller@netplus.ch

Crédit photo : © valais.ch

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