#BalanceTonPorc, à chacun sa blessure

Regard sur l’actualité – Loris S. Musumeci

Le harcèlement sexuel est au cœur de l’actualité. Tout le monde en parle, le dénonçant plus ou moins à l’unisson. Les divergences interviennent quant à la nouvelle série de tweet #BalanceTonPorc, enclenchée par les divulgations officielles de l’affaire Weinstein. Tantôt gagne-t-elle en ovations et encouragements, tantôt ne recueille-t-elle que blâmes et méfiance. En tout cas, un phénomène de société est au tournant. Que révèle-t-il ?

La question mérite un intérêt profond. Celle-ci n’est en effectivement pas créée de toutes pièces au service d’une idéologie, pour apporter des réponses qui seraient tout aussi orientées. Le harcèlement ou l’agression sexuelle, et bien entendu le viol, sont réellement présents, chacun à son degré de gravité. Si #BalanceTonPorc en ravive la mémoire, les rapports désordonnés entre les hommes et les femmes sont visibles. Sifflements aux abords des terrasses, regards pénétrants et sans pudeur, frottements insalubres et insistants en bus comme en discothèque. La liste pourrait durer.

Le risque hygiéniste

Ce genre de comportements méritent la réprimande des autres personnes qui pourraient assister à la scène, voire une gifle légèrement humiliante de la part de la victime. La distinction est à poser néanmoins avec le simple et naturel élan de séduction, comportant notamment le clin d’œil un peu démodé, le verre offert dans un style quelque peu lourdingue ou les mots doux mais niais d’un amoureux écervelé. Tout est ici une question de manière. Le clin d’œil peut s’exprimer de façon attirée et intéressée, en restant bienveillant ; au contraire il virerait directement à une attaque intrusive dans l’intimité d’une femme par trop de cupidité.

Le risque, à cause des comportements pervers, est de tout condamner et réguler. Alors que le processus de sexualité commence dans la conquête amoureuse, regarder d’une peur constante cette impulsion reviendrait à la couper de sa nature et tuer toute possibilité d’une relation spontanée. C’est le problème d’une société dite hygiéniste. L’avocat genevois Nicolas Capt touche ce point délicat avec précision dans un entretien du Temps : « Nos sociétés sont influencées par des mouvements hygiénistes assez marqués, dans nombre de domaines, allant de la fumée à la nourriture. Les mœurs n’y échappent pas, et certains voudraient normer tous les comportements. Jusqu’à proposer de réprimer au tribunal de la goujaterie. »

Le phénomène médiatique

Redirigeant la question vers le phénomène médiatique dont elle émane, il est désolant de remarquer comme la réflexion peine à prendre de la hauteur, et surtout à évoluer. Du côté des sceptiques, l’argument, déjà maintes fois répété, critique l’accusation sur les réseaux sociaux plutôt que dans un tribunal, seul lieu où la justice tient sa place officielle. La vindicte passionnelle et populaire l’emporte ainsi sur la sagesse punitive de l’Institution.

Toujours dans le même camp, le terme de « porc » pose également ses difficultés, rappelant les fameuses « plus sombres heures de l’Histoire. » En lien à la mention juive, les commentateurs Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont cependant constaté, dans l’émission L’esprit de l’escalier sur RCJ, qu’un soupçon d’antisémitisme se joignait à l’assimilation de Weinstein, Polanski ou Allen dans différents tweet questionnant ironiquement le lien entre ces prétendus prédateurs sexuels.

La honte et la blessure

Le nouvelle considération sur la table du débat, favorable à #BalanceTonPorc, vise à ressusciter la conscience de l’homme tenté par un geste qu’il considère comme anodin – une caresse un peu trop appuyée sur l’épaule, pour l’exemple. La vague de plaintes sur la Toile l’émeut à plus ou moins long terme et peut provoquer une honte bienfaitrice, l’inclinant à davantage de courtoisie.

Le danger du phénomène demeure malgré tout dans l’effet de groupe. Après un viol, la personne doit vivre une démarche de guérison, qui lui est propre. Ni un groupe ni encore moins des internautes anonymes ne peuvent guérir à la place d’autrui. Le sentiment de ne pas être seul, lisant les milliers de commentaires invoquant un #MeToo, esquive la blessure. On se sentira fort car en union, mais la blessure restera. Sans pansement. S’infectant.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © i.ytimg.com

 

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