Blaise Hofmann et ses fragments de nature authentique

Les lettres romandes du mardi – Alexandre Wälti

Quelques jouets pêle-mêle au sol du salon, les chaussures de course sur la terrasse de la maison familiale devant laquelle deux-trois monticules se succèdent avant l’étendue hivernale du lac Léman. Rapide petit tour du propriétaire aux alentours de 15h00 en ce 7 février 2018 dans la commune viticole de Reverolle, au pied du Jura. Un artisan du mot nous parle du livre qu’il a publié aux Editions d’Autre Part avec le graveur animalier Pierre Baumgart : Monde animal.

Au moment d’entamer notre discussion, les deux petites filles de Blaise Hofmann balbutient, jouent non loin de nous, et il les garde à l’œil. La maman veille  sur elles avec beaucoup d’attention. Il se lève pour serrer l’une dans ses bras, puis il revient. Nous sommes joyeusement assis dans un maisonnée pleine de vie ! Il se remet debout, disparaît un instant et apporte sur la table de la cuisine un ouvrage de Pierre Baumgart, En suivant les milans noirs, édité par l’hebdomadaire Terre et Nature. Un voyage de gravures et de mots qui suit la route migratoire de ce rapace diurne. Il évoque ainsi la passion intemporelle du graveur animalier pour cet oiseau en particulier. Il a aussi devant lui un exemplaire de Monde animal dûment annoté qu’il tiendra à portée de main durant tout notre entretien. Prévoyant, Blaise Hofmann ?

Deux « pschitts » signalent le début de l’entrevue. Le tutoiement s’est déjà imposé spontanément. Nous parlons d’abord du beau livre Impressions qui a précédé la publication de Monde animal. Un ouvrage, fait et imprimé entièrement à la main dans l’atelier-musée Encre et Plomb à Chavannes-près-Renens, dont la réalisation a duré une année, comme le précise Blaise. Nous le feuilletons de plus près et il s’arrête sur « sa gravure préférée de Pierre, la famille de blaireaux, dans laquelle il admire surtout la maîtrise des couleurs nuancées de la nuit. » Il ajoute qu’il est impossible de rendre la même chose avec une photographie.

Une relation au monde

Au fil des pages qu’il tourne et qu’il fait vivre grâce à de nombreuses anecdotes, Blaise laisse poindre deux caractéristiques de sa personnalité : le plaisir de partager et l’urgence de « matérialiser » ce qu’il dit par des gestes. Comme lorsqu’il dessine dans l’air les formes des différentes machines de l’atelier-musée pour mieux les décrire. Comme pour mieux toucher les mots à la manière des vignes qu’il a taillées ce matin. Des pages transparentes protègent les gravures de Pierre et les bordures sont légèrement ébarbées par la main de l’homme. Chaque page est unique. Cette relation physique à la création, il l’envie tant à Pierre : « Il a un rapport musculaire avec l’art qui me manque beaucoup dans l’écriture. On est complètement des handicapés de nos mains en étant écrivains. Lui a toute une approche physique avec le corps au moment de ses observations et, en plus, il est scientifique. »

Qu’est-ce qui caractérise Monde Animal ? « C’est un anti-récit de voyage qui se passe seulement en Suisse romande », répond du tac au tac l’écrivain. Quels points communs ont motivé la création avec Pierre Baumgart ? « Nous nous sommes complètement retrouvés dans le regard que nous portons sur le monde puisque nous avons tous les deux une manière similaire de travailler : le terrain décide de la création. »

En d’autres termes, si nous interprétons correctement, les passages retenus pour Monde animal ont toujours dépendu de l’unicité d’une observation par rapport à une autre. C’est du moins quelque chose qui se ressent au fil de la lecture du petit livre et des rencontres animalières qu’il contient. Ainsi en va-t-il, par exemple, d’une journée de janvier durant laquelle Blaise et Pierre partent tous les deux à la recherche de l’animal de l’année 2018 de Pro Natura.

Ils devaient observer un élancé et vif mammifère carnivore dans un marais, mais ils ne l’ont jamais aperçu. Au lieu de l’animal à la fourrure blanche et au bout de queue noir, cousine de la belette, ils ont vu, près d’un étang, un échassier de la même famille que le héron : plutôt que l’hermine, voilà le butor étoilé. Le caractère imprévisible de la nature imprègne les mots qui s’écrivent avec une étonnante empathie pour le monde animal. C’est toute la force du livre puisqu’il ne s’agit ni d’un texte scientifique ni d’un roman. C’est quelque chose entre une volonté de saisir simplement ce que nous offre un environnement naturel proche et le respect de ce qu’on y observe. Il permet simplement, au fil des fragments de nature qui se succèdent, de percevoir à la fois l’habitat des animaux observés et de sensibiliser le lecteur aux multiples interférences humaines.

Une nature trop consommée ?

Blaise précise que l’intérêt pour lui se trouve surtout dans « les coulisses ». Il s’est en effet amusé à « écrire le monde humain qui regarde le monde animal » et dévoile de la sorte tous « les faux-semblants, les manipulations et tout ce qui contredit les cartes postales et les guides de voyage. » Ce qui correspond à l’exigence qu’il évoque à deux reprises durant l’entretien : la part active du lecteur. C’est à lui de reproduire les liens a priori disparates entre les chapitres. Il laisse l’imaginaire du lecteur s’épanouir plutôt que de le guider trop précisément. Il nous dira après l’entretien qu’il avait d’abord décrit avec précision certaines scènes dans le manuscrit et puis il s’était dit qu’il ne voulait pas écrire un ouvrage scientifique.

« J’ai detesté cette excursion.
La nature, c’est pour moi la liberté. Dans ce bateau à moteur, gavé de tous ces noms d’oiseaux, j’ai ressenti l’exact contraire.
L’argent d’abord.
La vie sauvage est gratuite. Elle n’a pas de programme, pas d’horaire, pas de tarif. Elle ne sert à rien, ne coûte rien et ne rapporte rien. »

Il pointe par ces mots l’influence parfois néfaste de la présence trop invasive de l’humain et du tourisme sur le territoire de certains animaux, comme dans le cas du gypaète barbu à Loèche-les-Bains et plus particulièrement du Labbe sur le Léman. Dans le second cas, l’ornithologue Lionel Maumary en prend notamment pour son grade lors de cette excursion « payable comptant ». Blaise ajoute toutefois que « ça fait mal au cœur parce qu’il a fait énormément pour la faune comme avec la création de l’île aux oiseaux de Préverenges » et que « ma foi ! il a ramassé pour les autres parce que sa visite guidée donnait l’impression d’être dans un safari ; tout ce qu’il y a de plus détestable dans l’observation des animaux. »

L’authenticité des imprévus

Il continue vivement en déplorant notamment le service que l’amateur de nature est prêt à payer pour observer un animal rare. Pour Blaise, la nature, « c’est autre chose, un rapport au temps, à soi, une disponibilité au monde vivant. » Il précise encore que souvent, « on va la chercher », mais « qu’on la consomme puisqu’il n’y a effectivement plus rien de sauvage en Suisse romande » et qu’au final, « on cohabite très mal avec elle. » Il estime enfin que « la meilleure manière de prendre soin de la nature, c’est de la comprendre et de renouer notre lien avec elle. »

Des cris aigus mettent soudain un terme inattendu à cette invitation à améliorer notre cohabitation avec la nature plutôt que de la consommer. C’est finalement à l’image de tous ces imprévus précieux qui rendent chaque observation dans la nature unique et chaque fragment de vie exclusif. La petite de Blaise veut dire un mot. Il se lève dans un coup de vent, la taquine un instant, elle sourit alors qu’il l’amène finalement à table. C’est le moment de ressortir de l’univers de Monde animal et de terminer en demandant à Blaise s’il recommande des auteurs romands :

« Si j’ai fait les lettres, c’est grâce à Blaise Cendrars. J’étais toujours le plus mauvais en français au gymnase. C’est là que notre prof nous a mis Moravagine dans les mains. Parmi les vivants, il y a Corinne Desarzens. C’est une auteure qui a une vie à la hauteur de son œuvre parce qu’elle continue, à plus de soixante ans, d’être complètement « barjo », d’apprendre des langues étrangères, de voyager, de tout remettre en question. De surcroît, elle a une écriture qui n’est pas paresseuse, qui est ultrapoétique. Autrement, j’aime beaucoup Antoinette Rychner, Bruno Pellegrino, Daniel de Roulet, Aude Seigne, Joseph Incardona, Jean-Pierre Rochat, Jérôme Meizoz, Noëlle Revaz ou Xochitl Borel. »

Informations et visites atelier-musée Encre et Plomb : http://www.encretplomb.ch

Ecrire à l’auteur : alexandrewaelti@gmail.com

Crédit photo : © Sandra Culand

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