«Arcadie»: quand libertinage et religion ne font qu’un

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

«Sans Arcady, nous serions morts à plus ou moins brève échéance, parce que l’angoisse excédait notre capacité à l’éprouver. Il nous a offert une miraculeuse alternative à la maladie, à la folie, au suicide. Il nous a mis à l’abri. Il nous a dit: ‘N’ayez pas peur.’»

Farah vit avec ses parents et sa grand-mère dans la communauté libertaire d’Arcadie, la Liberty House. Portant toutes les caractéristiques graves et comiques d’une secte, Arcadie est dirigée par son fondateur Arcady, un prophète de l’amour à l’appétit sexuel très large. Farah y passe une enfance plutôt heureuse. Elle jouit de la nature verte et immaculée qui entoure le domaine isolé. Mais voilà que l’adolescence surgit, avec son lot de questions. Et ses pulsions de révolte. 

Emmanuelle Bayamack-Tam et son époque

Des questions, Emmanuelle Bayamack-Tam en pose directement au lecteur au travers d’un roman subtil, intelligent et qui sonde bien son époque. Alors qu’on est plongé dans un présent aux allures de passé, l’auteur pose sur ses pages nombre de grands thèmes qui titillent notre actualité. Les marginaux qui vivent à la Liberty House se passent de téléphones portables, d’Internet et de toute une panoplie d’objets technologiques jugés dangereux. 

En plus, la maison où ils vivent n’est autre qu’un ancien monastère pour moniales. Autant dire tout de suite que cela n’ajoute ni modernité, ni luxe au lieu. Par ailleurs, le caractère religieux de la maison permet à l’auteur d’introduire dans l’histoire des références spirituelles directement importées du catholicisme, du type: «Il y eut un soir et il y eut un matin: premier jour» – en référence directe à la Genèse –, «N’ayez pas peur» – déclaration du Christ, devenue la phrase emblématique du pape Jean-Paul II – et «L’adoration perpétuelle» – pratique centrale dans la prière catholique. Ces trois expressions titrent toutes un chapitre, ce qui les met davantage en évidence. Sans pour autant forcer le trait.

Arcadie, une œuvre de fiction

Parmi les grands thèmes qui nous font réfléchir aujourd’hui, il y a, comme annoncé, le rapport de l’homme à la technologie, mais encore l’écologie, le véganisme, la recherche de son identité sexuelle, la place de la religion dans la société et, bien sûr, l’immigration. Emmanuelle Bayamack-Tam ne se contente pas d’évoquer ces thèmes; elle les travaille en profondeur, mais toujours à travers la fiction, par l’expérience qu’en fait Farah et les autres membres de la communauté.

Et j’insiste sur ce point! Arcadie n’est pas un essai philosophique ou politique caché dans un roman. Arcadie est une fiction à part entière, et cela fait du bien. En ce sens, le cinéma doit donner l’exemple à la littérature qui, sous prétexte de roman social ou de littérature engagée, oublie parfois de raconter une histoire. Le septième art est resté plus libre de ce point de vue-là. Il crée des univers, des personnages, une ambiance. Arcadie le fait aussi. 

Gravité et comédie

Qui dit fiction ne dit cependant pas neutralité, négligence ou détachement du réel. De la bouche de Farah sort une révolte qui ne laisse pas le lecteur indifférent:

«Saisie d’horreur, je fais les trois pas titubants qui me séparent de ma famille d’accueil, mes frères et sœurs en religion, cette religion que j’ai prise à tort pour une bonne nouvelle, une déferlante d’amour, un message de paix et de tolérance. Jusqu’ici je n’avais pas compris que l’amour et la tolérance ne s’adressaient qu’aux bipolaires et aux électrosensibles blancs: je pensais que nous avions le cœur assez grand pour aimer tout le monde. Mais non. Les migrants peuvent bien traverser le Sinaï et s’y faire torturer, être mis en esclavage, se noyer en Méditerranée, mourir de froid dans un réacteur, se faire faucher par un train, happer par les flots tumultueux de la Roya: les sociétaires de Liberty House ne bougeront pas le petit doigt pour les secourir. 

Ils réservent leur sollicitude aux lapins, aux vaches, aux poulets, aux visons. Meat is murder, mais soixante-dix Syriens peuvent bien s’entasser dans un camion frigorifique et y trouver la mort, je ne sais pas quel crime et quelle carcasse les scandaliseront le plus. Ou plutôt, non, je le sais, je connais trop bien leur mécanique émotionnelle, leur attendrissement facile concernant nos amies les bêtes, et leur cruauté pragmatique quand il s’agit de nos frères migrants. Ils ne mangent plus de viande et ils ont peur de la jungle, mais ils tolèrent que sa loi s’exerce jusque dans leurs petits cœurs sensibles.»

De la gravité dans les sujets, et pourtant beaucoup de comique. Oui, Arcadie fait vraiment rire, alors que, nous dira-t-on, il n’y a pas de quoi rire. La clef du rire réside ici dans la conviction que place l’écrivain sous sa plume. Certes, Arcady viole à peu près tout ce qui bouge dans sa communauté, des hommes aux femmes, des plus vieux aux plus jeunes, mais la narration tient bon en louant ses attitudes. Si Arcady couche avec tout le monde, c’est tout simplement et bonnement parce qu’il est trop plein d’un amour qu’il doit donner autour de lui. La vie de la communauté trouve en toutes ses composantes une tragédie imbibée de burlesque. 

«Vous avez bien ken»

Du côté du style, le roman est très agréable à lire. On ne croche pas d’une page à l’autre. Fluidité. L’histoire suit son cours, et le lecteur suit l’histoire. Le risque aurait été toutefois que les dialogues marquent un contraste trop net avec le reste de la narration. Ce décalage, au contraire, est bénéfique, dans la mesure où il aère les pages et l’histoire, en tenant le lecteur accroché à son livre. La preuve en extrait:

«Laissant les pâturages derrière nous, nous empruntons le sentier qui borde le domaine, entre murets effondrés, chapelles fleuries par des mains inconnues, troncs argentés, terres et combes tapissés d’herbes folles. Nous ne tardons pas à tomber sur mon trou de verdure, tendre, engageant, et toujours pavoisé de son dais effrangé, d’un rose un peu passé après tout un été d’amour. Daniel me pince la joue avec entrain:

– Il t’a bien star-star, hein, Arcady?

– Parle-moi en français si tu veux que je comprenne. 

–Vous avez bien ken, hein, dans votre petite planque?

–Pourquoi tu poses la question puisque tu sais?

–Moi aussi j’ai baisé ici, au fait.»

Arcadie est de l’excellente littérature de fiction qui pose les vraies questions du moment. Bien écrit, plaisant, drôle et réfléchi, ce roman n’est toutefois pas à lire en tout lieu, ni à placer entre toutes les mains. Loin d’avoir été contrarié par les descriptions érotiques des phantasmes et des ébats communautaires, j’ai été un peu plus gêné au café ou dans le train lorsque je redoutai que l’on me surprît en pleine lecture passionnée d’un échange amoureux assez vif. 

Alors, si vous lisez Arcadie dans un lieu public, essayez de vous procurer un marque-page assez large pour cacher les lignes qui vous conduiront à être considéré comme un pervers. C’est fou ce que les gens sont parfois coincés et prudes alors qu’ils prônent la liberté à chaque coin de rue. Un séjour à Liberty House ne leur ferait sans doute pas de mal!

Emmanuelle Bayamack-Tam
Arcadie
Editions P.O.L
2018
435 pages

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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