Yuval Noah Harari: l’historien des disruptions du temps présent

Le Regard Libre N° 46 – Diego Taboada

Après le succès de ses deux précédents livres Sapiens et Homo Deus qui exploraient le temps long de l’humanité (son passé dans le premier et l’avenir pour le suivant), l’historien israélien Yuval Noah Harari survole cette-fois ci les enjeux de l’immédiat. 21 leçons pour le XXIe siècle tente de cibler les défis actuels et d’y apporter des réponses. De la disruption technologique et l’intelligence artificielle à la fragilité des démocraties libérales en passant par la crise écologique, chacun de ces thèmes est traité au fil des vingt-et-un chapitres. L’auteur se livre ici à un exercice de pédagogie rafraîchissant, assumant le rôle de vulgarisation que trop de scientifiques et de penseurs ont abandonné.

Dès les premières pages, le ton est donné. Harari écrit pour le grand public. En lieu et place d’un intellectualisme pédant et inutile, l’écrivain essaie de rendre abordables des thématiques complexes pour en sortir les enjeux les plus saillants. Il n’hésite pas à recourir à des exemples simplets, comme les deux pays «Glacie» et «Chaudland» illustrant son propos sur les différences culturelles qui peuvent mettre en difficulté la cohabitation dans le contexte migratoire. L’ouvrage ne manque pourtant aucunement de références scientifiques et de précision. Le résultat est au rendez-vous.

Vers un ordre post-libéral

Voici le point de départ: l’humanité perd la foi dans le récit libéral dominant de ces dernières décennies. Le récit, nous y reviendrons, est un point central dans l’ouvrage de l’historien. Les libertés individuelles et économiques, la coopération et le commerce, considérés comme la voie vers la prospérité, sont remis en cause. De plus en plus de gouvernements restreignent les libertés, le protectionnisme revient au pas de charge et l’élection de Trump ainsi que le Brexit confirment la désillusion.

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L’alternative? Le nationalisme, le retour aux frontières et le repli sur soi. L’idée d’une «internationale nationaliste» entre différentes nations-forteresses devient une alternative forte au globalisme multiculturel prôné par ces élites «déconnectées», comme l’expriment les citoyens occidentaux élection après élection. Selon l’auteur, les trois défis auxquels fait face l’humanité sont la guerre nucléaire, le changement climatique et la révolution technologique. Or, ces enjeux, que l’on croie ou non aux vertus de la coopération internationale, constituent des problèmes mondiaux, et le nationalisme ne propose, par définition, aucun projet pour le monde.

Il s’agit alors dans le contexte actuel de rétablir la confiance et de construire une coopération globale qui permette de protéger les humains contre les bouleversements qu’apporteront les changements climatique et technologique. Après les récits fasciste et communiste, c’est bien le récit libéral qui perd ses adeptes, incapable de répondre aux défis actuels. Face à un monde toujours plus complexe, les «gens ordinaires» sentent bien que ces bouleversements les toucheront de plein fouet.

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Les révolutions «populistes», du ras-le-bol généralisé anti-mondialisation qui ont abouti à l’élection de Trump, au Brexit et aux différents mouvements de repli à travers le monde – avec l’exemple parfait des «gilets jaunes» en France – n’est pas l’expression d’une lutte contre l’exploitation par une élite économique, mais bien la manière de lutter pour ne pas vivre dans un système dans lequel «le peuple» ferait partie d’une «classe d’inutiles». D’où l’urgence de penser cette transition technologique, qui risque d’avoir des conséquences sans précédent. L’auteur, pour sa part, est particulièrement pessimiste. «Ce pourrait être une bataille perdue d’avance. Il est bien plus dur de lutter contre l’insignifiance que contre l’exploitation.»

Harari appelle donc de ses vœux à un nouveau «récit» capable de construire une identité globale pour faire face aux bouleversements. Est-ce réaliste? Au vu du contexte international tendant au protectionnisme et à la division, grâce notamment au concours des religions – il est effectivement difficile d’arriver à des consensus lorsque chaque partie est persuadée d’avoir Dieu de son côté – on pourrait en douter. Harari argumente cependant que l’identité se forge face à un ennemi, et que les menaces qui pèsent sur l’humanité pourraient rassembler la civilisation humaine.

Le bouleversement technologique

Le changement technologique, «la fusion entre l’infotech et la biotech», est probablement la plus grande révolution que l’humanité devra gérer. Un enjeu considérable qui est rarement à l’agenda politique, ou de manière brouillonne, mais auquel l’historien consacre une bonne partie de son livre, avec érudition et à l’aide d’exemples concrets. Un enjeu pour l’emploi bien sûr. Le risque du «grand remplacement» des travailleurs par la machine est souvent évoqué.

Or, les différentes révolutions industrielles n’ont jamais surpassé les hommes en termes d’habilités cognitives. «L’intuition» humaine, ses capacités émotionnelles et créatives, sont encore mises en avant par les optimistes pour démontrer que les humains ne pourront jamais être remplacés; c’est plutôt une forme de coopération entre humains et intelligence artificielle (IA) qui émergera. Mais quid des travailleurs non qualifiés? Les humains sont-ils prêts à subir le stress de reconversions professionnelles constantes? Harari propose l’idée du revenu de base pour pallier à l’émergence d’une société à deux vitesses. Décevant de sa part, mais peu surprenant, tant la tentation étatiste est grande.

La technologie est également un enjeu pour l’ordre politique, avec le spectre des «dictatures digitales» qui plane. Etant donné que les sentiments humains ne sont que des connexions biochimiques, il est tout à fait imaginable que les machines nous connaissent mieux que nous nous connaissons nous-mêmes. Les algorithmes peuvent récolter bon nombre d’informations sur les humains; le pouvoir glissera-t-il progressivement vers les machines à notre détriment? Bien que l’idée puisse faire peur, Harari reconnaît que si un algorithme avait déterminé qu’il était homosexuel en analysant les expressions de son visage et ses fréquences cardiaques, cela lui aurait épargné des années de frustration.

L’auteur affirme l’élément suivant: «Les démocraties l’emportaient habituellement parce qu’elles étaient meilleures dans le traitement des données […] l’information est partagée entre une multitude de gens et d’institutions.» Le Big Data représente le danger d’une remise en question de cette réalité par une centralisation et une meilleure gestion des données. Ces algorithmes seraient un outil de choix pour un gouvernement autoritaire. Les scandales de vente de données provenant de Facebook en sont peut-être les prémices. De la même manière, la politique pourrait se convertir en un combat pour le contrôle des flux de données, après celui pour les moyens de production.

Bien que l’intelligence artificielle puisse être capable de prendre des décisions, on ne peut pas s’attendre aujourd’hui à voir apparaître de nos productions des machines qui possèdent la faculté de la conscience. Cette caractéristique reste l’apanage de l’être humain. Il s’agit alors, selon l’auteur, d’investir tant dans l’intelligence artificielle que dans la conscience humaine pour contrôler et accompagner l’essor de l’IA. La capacité de piocher dans différentes analyses et théories donne à Harari une nuance bienvenue pour traiter de tels sujets.

Un historien qui pense l’avenir

Un autre aspect significatif et peut-être sous-estimé chez Harari est sa qualité d’historien. Nous l’avons dit, le concept de récit est central dans ses différents diagnostics. L’auteur puise constamment dans le passé pour expliquer le présent et l’avenir. Un exemple flagrant est le phénomène des fake news, nouveau terme à la mode depuis la campagne présidentielle américaine de 2016, qui caractérise les fausses informations circulant dans les médias. On les présente généralement comme un enjeu contemporain et inédit. Or, l’auteur rappelle que dans toute l’histoire de l’humanité, la désinformation était monnaie courante. Les mythes fondateurs, la propagande étatique, nazie ou soviétique, les publicités de marques sont autant de fake news.

Le côté provocateur ressort lorsque l’historien présente les religions comme une invention. Selon lui, les communautés humaines se sont toujours plus intéressées à unir leurs membres autour d’idées fortes qu’à rechercher la vérité. «L’homo sapiens est une espèce post-vérité, dont le pouvoir suppose que l’on crée des fictions et qu’on y croie.» Ses propositions pour lutter contre les fausses nouvelles actuelles – payer l’information et lire les publications scientifiques – peuvent à nouveau paraître idéalistes. Mais la démarche de démocratisation des savoirs qu’Harari a entamée devrait être un exemple pour les différents intellectuels et scientifiques qui se refusent de descendre de leur tour d’ivoire. Il est essentiel que les penseurs ne se contentent pas justement de penser la société, mais donnent aussi des clefs de réflexions pour le plus grand nombre.

21 Leçons pour le XXIe siècle est une tentative salutaire de rendre abordables les défis de l’humanité. Même si les propositions ne convainquent pas toujours, l’intelligence et la pédagogie avec lesquelles Harari analyse les défis contemporains méritent votre lecture. En revenant à la réalité politique occidentale, on peut déplorer que ces enjeux soient si peu discutés. Comme l’écrit l’historien dans une tribune signée dans The Economist, «chaque minute que la Grande Bretagne et l’UE passe sur le Brexit, est une minute de moins qu’ils consacrent à la prévention du changement climatique et à la régulation de l’IA.»

Ecrire à l’auteur: diego.taboada@leregardlibre.com

Crédit photo: © ynharari.com

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