Pamela L. Travers, la femme derrière Mary Poppins

Le Regard Libre N° 47 – Lauriane Pipoz

Le spectateur pourra être surpris d’apprendre que la dernière interprétation de la plus magique des nounous se rapproche en réalité de celle sortie tout droit de l’imagination de Pamela L. Travers et décrite dans ses romans des années trente. Bien plus que le premier film. Cette divergence entre l’histoire originelle et l’adaptation à l’écran a même donné lieu à l’une des négociations les plus houleuses de l’histoire du cinéma du XXe siècle, mise en images en 2013. C’est donc ici l’occasion de rappeler l’histoire de l’auteur atypique de Mary Poppins. Mais qui est donc cette femme qui avait osé s’opposer au puissant Walt Disney?

La performance d’Emily Blunt dans Le retour de Mary Poppins a soulevé nombre de réactions. Les raisons de ce débat? Les différences notoires entre la célèbre Mary de notre enfance, incarnée en 1964 par Julie Andrews pour les studios Walt Disney, et la récente nounou anglaise interprétée par Blunt: si la première était extrêmement joyeuse et souriante, l’image renvoyée par la seconde s’est avérée nettement plus sévère, voire austère selon certaines critiques.

Un monde trop idéal

Or, c’était là la personnalité de la nanny sortie dans les années trente de l’imaginaire de la singulière Pamela L. Travers. Cette dernière a imaginé une nounou bien plus sombre que celle popularisée par Walt Disney. On peut lire parmi les descriptions du personnage de Mary Poppins: «Il y avait quelque chose d’extrêmement étrange et extraordinaire à propos d’elle, quelque chose qui était effrayant et en même temps très excitant».

La nanny de Pamela L. Travers a effectivement la magie rude: elle prend soin de son apparence dure et austère, affectionne les enfants sans en avoir l’air et n’hésite pas à les houspiller. Elle les rassure cependant par sa solidité: elle sait où elle va, et ça se voit. Pas question donc pour l’auteur de faire chanter et gambader son personnage comme une idiote: il faut que sa Dame soit classe, et qu’elle en impose. Connaissant les œuvres Walt Disney, Travers sait donc que leurs univers ne colleront pas: elle se fait désirer par le producteur pendant vingt longues années, refusant ses invitations, déclinant ses offres.

Elle finira par céder en 1961, étant proche de la ruine. Elle accepte que son héroïne soit portée à l’écran, mais uniquement pour un montant très favorable: 100’000 dollars d’avance et 5% des recettes. Et à ses conditions: elle veut un droit de regard sur le script. S’ensuivra un bras de fer houleux avec Walt Disney, son scénariste et ses compositeurs.

Si l’adaptation par Walt Disney fut un chef-d’œuvre, ce fut également le plus grand cauchemar du réalisateur. Ce dernier n’avait dû traiter, avec Blanche-Neige, Alice ou Peter Pan, qu’avec des auteurs morts. Or, Pamela L. Travers était bien vivante, et son aversion pour l’entreprise de Disney aussi. Elle les bombarde ainsi d’objections au script: elle tient en horreur les animations, refuse les chansons comme le sentimentalisme et fait enregistrer toutes les séances de travail – ces bandes serviront ensuite de base au scénariste Kelly Marcel pour son film de 2013 relatant les négociations entre les deux titans, Dans l’ombre de Mary Poppins.

Une personnalité forte et atypique

Pour s’opposer à un tel géant, Pamela L. Travers avait une personnalité extrêmement affirmée. Née Helen Goff en 1899 en Australie, elle prend pour patronyme le nom de son père. Ce banquier et très grand buveur décède sous les yeux de sa fille alors qu’elle n’a que sept ans. Ses sœurs, sa mère et elle sont alors recueillies par sa grand-tante, chez qui elle restera dix ans. Après avoir commencé une carrière de journaliste, elle déménage à Londres à l’âge de vingt ans pour poursuivre sa carrière littéraire.

Ses biographies révèlent quelques faits sulfureux pour son temps. Elle ne s’est par exemple jamais mariée, mais a vécu de nombreuses années en colocation avec une femme: son amante? A quarante ans, elle a également adopté un fils, qui avait un jumeau, mais aurait refusé de les prendre les deux. Quant aux bandes-son des séances de travail avec Disney, elles montrent selon Kelly Marcel une mégère en guerre contre le monde, «à la voix haut perchée, entêtée, obtuse».

L’histoire raconte qu’elle n’a ensuite pas été invitée à la première du film. Elle y aurait quand même assisté, mais le regard embué à la découverte de l’ajout des scènes d’animation. Traumatisée par l’industrie hollywoodienne, elle ne travaillera plus jamais avec Disney. Quant à l’adaptation de Mary Poppins à la scène par Sir Cameron Mackintosh, elle ne sera possible qu’à l’unique condition qu’aucun Américain ne participe à sa création. On la comprend.

Mary Poppins, une origine purement imaginaire?

Comment donc cette femme à la poigne de fer a-t-elle écrit un récit si magique? Elle a toujours affirmé que Mary Poppins était arrivée «comme ça». Certains biographes soupçonnent cependant qu’elle se soit inspirée de sa grand-tante pour créer son personnage. D’autres relèvent également d’étranges ressemblances entre Mr Banks et le père de Pamela L. Travers: en plus de leurs professions de banquier, le père de l’auteur, à qui elle vouait une énorme admiration, n’aurait jamais réussi à quitter le monde de l’enfance. Probablement qu’elle non plus. Elle écrivait ainsi: «D’autres mondes, d’autres temps existent par-delà les mondes et les temps que nous connaissons. Tous sont vrais, tous sont réels, et, comme le savent les enfants, tous s’interpénètrent».

Le résultat de son imagination et de ses inspirations aura offert aux lecteurs un récit empli de magie, mais également un personnage au caractère fort. Chose que Disney aura échoué à capturer selon elle, puisqu’elle déclarait que le film de 1961, malgré son succès, était «tout en fantaisies, mais sans aucune magie».

La deuxième version de Mary Poppins portée à l’écran par les Studios Disney l’aurait-elle un peu plus satisfaite? Personne n’en saura jamais rien: Pamela L. Travers vécut en Angleterre jusqu’en 1966, où elle accepta parfois des entretiens lors desquels elle ne répondait à aucune question.

Ecrire à l’auteur: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia CC 3.0


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