Une paix juste ou juste la paix?

Le Regard Libre N° 49 – Clément Guntern

Les conflits contemporains sont de plus en plus caractérisés par une absence de règles. Des groupes armés mais aussi des Etats bafouent chaque jour le droit international. Mais un aspect n’est que rarement évoqué tant la violence est omniprésente: la paix juste.

La guerre, quelle qu’elle soit, est toujours porteuse d’horreurs et de destructions. Peu de personnes nous contrediront. C’est une expérience qui va de pair avec l’humanité, pourrait-on dire. Comme la guerre s’impose parfois à nous, nous sommes souvent tentés de la rendre plus supportable en la codifiant et en la limitant – le tout, avec plus ou moins de succès. La théorie de la guerre juste représente une de ces tentatives. Elle a été développée sur des siècles, puisant tant dans la tradition gréco-romaine que dans la théologie biblique.

C’est saint Augustin qui en a fait une des premières synthèses s’inspirant des philosophes grecs, des écrits de Cicéron et de l’Ancien Testament. A l’époque, Augustin énonça que, dans l’Empire romain devenu chrétien, les fidèles pouvaient faire la guerre sans pour autant nuire à l’établissement du royaume de Dieu. Cette source fut développée durant les siècles qui suivirent puis progressivement enrichie par les différents contextes historiques. Cette théorie de la guerre juste fut rationnalisée par les juristes du XVIIe siècle pour lui donner des critères le plus largement acceptés que possible. Finalement, cette tradition longtemps mise de côté fut remise au goût du jour par Michael Walzer en 1977. Celui-ci employa la théorie de la guerre juste pour donner des armes théoriques aux opposants de la guerre du Vietnam. 

La guerre juste et le droit de la guerre

La guerre juste est à la fois une tradition de pensée philosophique ayant pour objet un problème – la tension entre la guerre et l’éthique – et un modèle d’action pour mener une politique. Dans cette doctrine d’action se détachent trois catégories de règles: quelles sont les conditions pour entrer en guerre? (jus ad bellum) comment mener une guerre? (jus in bello) et comment obtenir la paix? (jus post bellum). Les deux premiers types de droits ont capté l’essentiel de l’attention des auteurs jusqu’à nos jours, qui ont élaboré différents critères: la proportionnalité, une autorité légitime, une cause juste, des chances raisonnables de succès, le dernier recours et l’intention droite pour entrer en guerre. Et la proportionnalité entre les actions et le but visé ainsi que la discrimination entre civils et combattants pour mener une guerre. Tous ces critères peuvent être discutés et de nombreux penseurs ne s’en sont pas privés.

Les penseurs que l’on pourrait qualifier de réalistes se sont opposés à cette théorie. Pour eux, puisque la guerre est de toute façon destructrice, il n’existe pas de guerre juste. Il n’y a que des guerres politiquement justifiées; soit pour défendre l’Etat, soit pour augmenter la puissance de celui-ci. La doctrine de la guerre juste serait même dangereuse puisqu’elle fait de l’adversaire non plus un ennemi, mais un criminel à punir au nom de règles morales.

Le risque est que la guerre juste devienne un instrument de manipulation pour pousser un peuple à en attaquer un autre. Immédiatement, certains vont penser à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis du président Bush en 2003. C’est en effet un bon exemple d’utilisation de la guerre juste à des fins idéologiques et politiques, puisque les Etats-Unis disaient se battre pour le bien contre l’Axe du mal.

L’erreur de George W. Bush n’a pas forcément été d’utiliser de mauvais prétextes pour envahir l’Irak, mais de ne pas avoir tenu compte de la troisième partie de la guerre juste: le jus post bellum ou les règles de la paix juste. Car ce qui sous-tend toutes ces règles, ce n’est pas seulement de minimiser les destructions pour elles-mêmes, mais bien de pouvoir sauvegarder l’espoir de la paix. Si nous devons limiter les actions des militaires contre les civils, c’est pour que la population vaincue puisse accepter une paix sans regrets, sans avoir de haine trop forte vis-à-vis du vainqueur.

La paix comme but de la guerre

La paix juste mérite aussi d’être étudiée et définie, car c’est l’aboutissement souhaité à toute guerre. Les professeurs Allan et Keller de l’Université de Genève ont proposé en 2006 quatre critères pour une paix juste. Le premier est la reconnaissance minimale. A savoir que les parties qui se sont battues se reconnaissent mutuellement comme des acteurs autonomes. Le deuxième est la reconnaissance maximale, soit reconnaître les besoins et attentes de l’autre. Cette reconnaissance dépend d’un consensus interne des deux côtés sur ce que l’autre attend.

Le troisième élément nécessaire à une paix juste est un renoncement, c’est-à-dire que des concessions sont nécessaires pour les parties. Et pour finir, la paix doit se conclure par un texte de paix, qu’il soit formel ou non. La paix devient juste dès lors que ce qui est juste est librement et collectivement défini. Tous ces critères doivent permettre une paix acceptée par tous comme étant juste.

Des applications parfois compliquées

Mais une telle paix est-elle possible? L’application de la théorie à des cas concrets est compliquée. Il existe des situations avec tant d’acteurs et d’intérêts différents que le schéma de la paix juste s’éloigne. La Syrie en est un exemple. Tout d’abord, l’organisation Etat islamique n’est reconnue par personne comme un acteur autonome et ne reconnaît pas grand monde en retour. Daech souhaite s’imposer vis-à-vis des autres et n’a cure de leurs besoins. D’ailleurs, les djihadistes ne cherchent tout simplement pas à faire la paix. Jusque-là, la situation est assez claire.

En revanche, concernant les autres rebelles syriens, le premier critère a de la peine à être atteint: les négociations ont toujours été difficiles et les deux parties ne voulaient pas se rencontrer, ce qui aurait signifié qu’elles reconnaissaient l’adversaire comme un agent autonome et légitime. De plus, les concessions ne sont guère possibles puisque les exigences sont totalement antagonistes: les rebelles veulent le départ du gouvernement et le gouvernement veut la reddition des rebelles. Pour compliquer le tout, le droit de la guerre fut, à de très nombreuses reprises, bafoué, notamment par la discrimination entre civils et combattants; le gouvernement n’ayant eu aucun mal à bombarder hôpitaux et quartiers résidentiels.

Prenons ensuite le cas du Yémen. Ici, les facteurs de complications sont moindres : le conflit est essentiellement interne et le seul vrai acteur extérieur reste la coalition internationale menée par l’Arabie saoudite, car le soutien iranien a été infiniment plus faible que celui du rival saoudien. Si l’on inspecte les critères de la paix juste, nous pouvons voir que le pays se trouve plutôt sur le bon chemin.

Tout d’abord, des négociations de paix ont déjà eu lieu entre les deux parties, ce qui satisfait la reconnaissance minimale. La reconnaissance maximale est encore en cours même si une proposition de paix allant dans ce sens a déjà été faite. En effet, les forces du gouvernement ont déjà fait une proposition de fédération en 2014 qui allait dans le sens des besoins des rebelles sans pour autant aller assez loin pour eux. Ce qui prouve par là une certaine volonté de renoncement et de concessions que renforcent les actuels accords de paix, avançant sur certains points comme l’échange de prisonniers et l’acheminement de l’aide humanitaire. L’accord de paix et son texte peuvent encore survenir. Une paix juste au Yémen reste toujours envisageable. 

La paix juste à la suisse

Connaissons-nous un exemple de paix juste dans l’histoire? Les auteurs de la théorie de la paix juste donnent le cas de la Constitution fédérale de la Confédération suisse de 1848. Lors de la guerre du Sonderbund et ensuite avec la rédaction de la Constitution fédérale, les critères d’un processus de paix juste sont respectés. Il s’agissait d’une guerre entre la modernité et la tradition, entre la campagne et la ville et entre radicaux et conservateurs.

Tout d’abord, la guerre a été menée avec une très grande modération par le Général Dufour du côté des radicaux, avec seulement nonante-huit morts! Suite à la guerre, les cantons conservateurs défaits ont été immédiatement admis dans les délibérations de la nouvelle constitution, ce qui satisfait la reconnaissance de l’autre comme acteur autonome. Les besoins de chaque côté ont été admis et un certain patriotisme suisse s’est développé, satisfaisant ainsi la reconnaissance maximale. Des concessions ont été faites de part et d’autre, les radicaux acceptant une chambre des cantons et les conservateurs une chambre nationale. Enfin, la paix a été conclue par un texte formel, la Constitution fédérale, qui a marqué le début de la Suisse moderne.

La paix exige des sacrifices bien plus grands que ce que l’on peut imaginer. Et si elle n’est pas conclue avec suffisamment de compréhension de l’autre, elle peut échouer, menant à des conséquences parfois plus graves que la guerre elle-même. Le traité de Versailles marquant la fin de la Première Guerre mondiale avait de lourdes faiblesses qui ont été fatales par la suite. Et de l’autre côté, si les adversaires tentent d’en faire une paix juste, elle peut durer durant des siècles à l’instar de la Suisse. Il est néanmoins essentiel que la paix soit librement choisie et définie. Si, comme trop souvent, les puissances occidentales définissent ce qui est juste pour les autres, la paix ne sera pas durable. Des cultures différentes qui se font la guerre ne peuvent arriver à une paix juste qu’en la définissant collectivement et librement.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo: Wikimedia CC 3.0 / Frea Kama Juno

Publicités

Laisser un commentaire