Kidnapping à la sauce Mickey

Le Regard Libre N° 52 – Ivan Garcia

Avec Jimmy The Kid, Eric Jeanmonod présente le monde du crime sous un angle drôle et funky. En réalisant une mise en scène riche en mouvements et caricatures, le metteur en scène offre au public un spectacle hilarant qui séduit petits et grands.

Au cours d’une nuit sombre, dans la ville de New York, un étrange filou essaie de forcer une porte. Cet homme, John Dortmunder alias «Dort», ne semble pas très doué; il s’acharne et s’acharne et manque de réveiller tout le quartier, comme le lui font remarquer les voisins de palier… Manque de pot, son comparse, Andy Kelp, «celui qui fait toujours tout rater» aux dires de Dort, s’incruste dans le coup et annonce que notre cher voleur s’est trompé d’étage. Le coup désormais raté met Dort en colère, mais Kelp lui propose très vite un plan de rechange; inspiré par un roman, Kelp propose à Dort et sa bande de kidnapper un enfant.

Un dispositif scénique ingénieux

A l’origine, Jimmy The Kid est un ouvrage de l’écrivain américain Donald Westlake. Ce dernier, grand auteur de «polars humoristiques», aimait beaucoup jouer avec les codes du genre et faire vivre à son antihéros, Dortmunder, les pires déconvenues. Eric Jeanmonod, co-directeur du Théâtre du Loup, transpose la fable du roman au plateau et, par la même occasion, y insère cet esprit des années septante un peu tombé en désuétude.

Au niveau de la scénographie, sur scène, une grande surface, divisée en plusieurs compartiments et composée de rideaux, tient lieu de support pour les différentes projections de décors; les rideaux qui la composent servent de surface de projection de décors. Un système ingénieux qui permet au metteur en scène de multiplier les lieux et d’en changer rapidement. Ainsi, soit par un glissement de rideau, soit par une nouvelle projection, les spectateurs circuleront d’un immeuble à cambrioler à l’appartement de Dortmunder en passant par le cabinet du psychologue de Jimmy. Nous soulignerons que les comédiens incarnent tour à tour plusieurs personnages car les rôles secondaires sont multiples et vont du barman aux agents du FBI, sans oublier les policiers fédéraux.

Souvent, des narrateurs, vêtus d’un long manteau beige évoquant l’inspecteur Gadget, assurent les transitions entre les différents tableaux composant la mise en scène et racontant ce qui se trame. La plupart du temps, le narrateur fondamental en est un qui, parfois, troque son manteau de narrateur pour devenir Rollo, le barman du bar où se réunissent la bande de Dortmunder. Pour assurer la transition physique des personnages entre chacun des lieux, le metteur en scène a décidé de mettre les automobiles à l’honneur. Des sortes de chariots sur roues et avec phares servent de moyen de locomotion aux différents personnages; un habile clin d’œil à une époque où la voiture était vitale, celle du début des années septante, avec l’émergence de la société de consommation.

Les icônes américaines

D’ailleurs, outre les voitures, le metteur en scène parvient à ancrer son spectacle dans cet esprit américain avec quelques références portées sur scène au cours de la représentation. Nous retiendrons notamment la place accordée à la musique dans la pièce; les différentes chansons que le public entend semblent toutes issues de l’industrie musicale américaine de la fin des années soixante, et alternent entre rock’n roll et jazz. La plupart du temps, la musique aide à effectuer les transitions entre les différents tableaux comme s’il fallait s’assurer que le spectateur suive un fil conducteur pour ne pas se perdre dans ce tohu-bohu de mouvements. 

Un autre détail amusant prend place dans la scène du kidnapping de Jimmy. Ce dernier, conduit en voiture par son chauffeur, voit débarquer au ralenti ses ravisseurs portant des masques à l’effigie de Mickey Mouse, la star des studios Walt Disney. La scène, en slowmotion, voit la bande de Dortmunder effectuer des pantomimes pour parvenir jusqu’à Jimmy et, soudainement, lorsqu’ils parviennent enfin jusqu’à l’enfant, le rythme s’accélère pour reprendre le cours normal de l’histoire. Les kidnappeurs, inspirés par un roman fictif dont le titre serait Vol d’enfant, en font une réinterprétation plutôt libre pour mener leur plan à bien. Cependant, parfois, la réalité dépasse la fiction… Comme lorsque le troisième luron de la bande, Stan Murch, baba cool fan de voitures, se trompe sur la taille du camion censé faire disparaître la Cadillac dans laquelle se trouve Jimmy. 

L’ensemble de la représentation est basé sur ce dialogue entre un intertexte sous-jacent – le fameux roman – et l’intrigue de la pièce en elle-même – la bande de Dortmunder qui veut kidnapper un enfant – qui essaie, tant bien que mal, de faire que le plan exposé dans le roman soit un succès pour la bande de Dort. D’ailleurs, à la fin du spectacle, l’auteur fictif de Vol d’enfant – Donald Westlake lui-même – apparaît sur le plateau et essaie de convaincre son avocat de traîner Jimmy en justice pour plagiat. Jimmy, dont le souhait est de devenir réalisateur de films, parvient, à la fin de la pièce, à concrétiser son rêve et a réalisé un film sur son enlèvement qui porte le même nom que l’ouvrage de Westlake.

L’arroseur arrosé 

Le personnage le plus intrigant de la pièce reste le petit Jimmy. Enfant de douze ans surdoué et légèrement délaissé par sa famille, celui-ci n’entretient des liens qu’avec son psychologue, dont l’accent germanique et la tenue vestimentaire évoquent, évidemment, un certain Sigmund Freud… C’est notamment au cours d’une séance d’analyse que le psychologue met le doigt sur le point faible de Jimmy; les spectateurs apprennent que celui-ci a un rêve: devenir metteur en scène et réaliser des films. Une ambition qu’il peine à concrétiser du fait de ses capacités intellectuelles et de son milieu familial assez strict. Aussi le jeune homme voit-il dans ses ravisseurs – pas bien malins, il faut l’avouer – une possibilité de s’amuser et de s’émanciper de son milieu. 

Après son kidnapping, l’enfant, enfermé dans une maison à la campagne en compagnie de ses ravisseurs, tente de s’échapper mais finit par revenir, faute de moyens, et interrompt une séance cinématographique. Et pour cause, tandis que la bande de Dort regarde un film à la télévision, le jeune Jimmy les convainc de le laisser regarder aussi et, passionné de films, il commente les extraits de La fiancée de Frankenstein de James Whale qui sont également projetés sur la toile pour que le public puisse visualiser ce que dit le protagoniste. La représentation joue sur la thématique de «l’arroseur arrosé»: alors que Dortmunder et sa bande croient avoir gagné et être plus malins que les forces de l’ordre, le jeune Jimmy finit par tous les rouler et s’envole avec le butin.

Mettre en scène un texte qui a priori n’est pas un texte fait pour la scène n’est pas une chose aisée. Or, Eric Jeanmonod se livre à cet exercice avec succès et parvient à rendre, sur le plateau, l’esprit ludique de Westlake en y intégrant différents médiums et situations comiques. Jimmy The Kid relève de ces pièces que l’on prend un malin plaisir à admirer seul ou en famille.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Jimmy The Kid / D’après le texte de Donald Westlake / Mise en scène et adaptation Eric Jeanmonod / Scénographie Eric Jeanmonod / Production Théâtre du Loup / du 17 mai au 5 juin au Théâtre du Loup de Genève

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