«Tout est possible» sort aujourd’hui: parlons-en (ou pas)

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

L’idéalisme, mais le travail. Le documentaire Tout est possible, dont le titre anglais est encore plus kitsch (The biggest little farm), raconte les années de labeur d’un couple américain qui décide de tout quitter pour aller fonder leur ferme en harmonie avec la nature. Ils y parviendront, après des années de travail. Or, parviendrons-nous à en parler sans tomber dans le convenu?

Un documentaire, qui plus est américain, sur un objet qui me lasse par dessus tout, à savoir les animaux. Et l’histoire d’un rêve qui devient réalité: bof, on en a tant vus. Mais le critique cinéma ne doit pas être l’ambassadeur d’amour ou de révulsions personnelles. Le critique doit rester un critique, si possible détaché de lui-même. Or, comment l’être si l’on adhère au journalisme gonzo, qui par définition suppose une implication de l’auteur et de sa personnalité? Vaste impasse, qui est la nôtre au Regard Libre. Et d’autant plus belle qu’elle est vaste. On peut en faire des choses, dans une impasse. Parole d’un homme qui en eut une pour adresse lors de toute son enfance.

Cependant, peut-être nous en sortirons-nous en distinguant avec François Busnel le critique littéraire du journaliste littéraire – partons du principe qu’il en va de même pour le discours sur le cinéma. Tandis que le critique se prétend savoir des choses sur une œuvre et savoir des choses qui lui permettent de la juger, le journaliste assume ne pas savoir et s’engage dans une modeste vocation de questionneur. Demander directement à l’artiste, à son travail, ce qu’est l’art. Voilà une belle définition de notre activité passionnée et rarement rémunérée, que des pessimistes estiment dépassée par l’époque et que je trouve au contraire plus que jamais prometteuse, au temps du débat accessible planétairement.

Et j’ajouterai à la définition du célèbre présentateur de La Grande Librairie que le journaliste culturel est, en plus d’être un curieux interrogateur, un causeur. Un amant de la discussion, dont il est bel et bien partie prenante et non simplement initiateur et observateur. L’art de bien poser les questions, qu’il a en commun avec le philosophe, ne lui suffit pas. Tout comme ce dernier, il se doit d’avancer humblement vers des débuts de réponses. Après quelques années d’expérience, François Busnel affirme «avoir une idée de ce qu’est la littérature, ou plutôt de ce qu’elle n’est pas.» Le journaliste qui ne se contente pas d’être un chef de gare, selon la belle formule de Jacques Pilet, s’investit dans les mots, et donc dans le monde.

Le présent article, décapant de médiocrité, n’est-il pas la preuve que le journaliste a comme compétence de pouvoir faire des liens entre les choses, ce qui peut lui permettre – et il rejoint cette fois-ci le politicien – de ne pas parler du tout de son sujet? Ce serait néanmoins fort dommage, rassurez-vous, car le documentaire Tout est possible (The biggest little farm) compte quelques excellents éléments. D’abord, la rencontre du spectateur avec Emma la truie. Ensuite, la vision de canards qui dévorent des escargots – qui savait qu’ils en raffolent? Et puis, cette histoire familiale après tout louable qui se déroule dans une Californie qui vit sa pire sécheresse en 1’200 ans. Enfin, cette idée omniprésente dans le film que la coexistence, l’équilibre, la régulation des populations, sont la clef du vivant. Prenons-en de la graine, pour prendre une image agreste.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Impuls Pictures

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