Macron et l’Europe de la puissance

Les lundis de l’actualité – Clément Guntern

Le 7 février dernier, Emmanuel Macron a prononcé un discours devant l’Ecole de guerre à Paris au sujet de la stratégie de défense et de dissuasion nucléaire française; passage obligé pour les présidents de la Ve République, durant lequel ils exposent leur vision stratégique. Un sujet peut-être un peu suranné à première vue, en ce qu’il a pour objet une technologie tant décriée: l’arme nucléaire. Cependant, cette prise de position s’inscrit dans un mouvement bien plus large qui commence enfin à émerger à travers l’Europe, en grande partie à l’initiative de la France d’ailleurs.

Le contexte mondial est en plein bouleversement; tout le monde est d’accord là-dessus. Peut-être même est-il déjà quelque peu stabilisé, un peu plus lisible en tout cas, avec la grande rivalité de notre époque entre la Chine et les Etats-Unis, maintenant bien installée. De plus, l’alliance traditionnelle entre l’Europe et les Etats-Unis a été durement éprouvée et la certitude du soutien venu d’outre-Atlantique a été remise en question par Donald Trump.

Symptôme d’un changement en cours

Mais en quoi ce discours d’Emmanuel Macron devant une assemblée de militaires représente-t-il quelque chose de symptomatique pour l’Europe? Le point le plus intéressant de son discours, et celui qui a été retenu par les médias, est sa proposition de «dialogue stratégique» européen. Car la situation est nouvelle pour l’Europe: puisque le Royaume-Uni est récemment sorti de l’Union, la France est devenue le seul Etat membre à posséder l’arme nucléaire. A cela s’ajoute l’attitude française de défiance à l’égard de l’OTAN. Ce qu’il propose? Que les Européens commencent enfin à se coordonner en matière de défense et que la France mette davantage à disposition son arsenal nucléaire pour les autres Etats membres de l’UE.

Le président français a su se montrer assez modéré, pour ne pas faire peur à ses partenaires, et assez flou, pour ne fâcher personne à ce stade. Mais il n’est pas le seul en Europe à appeler à plus d’autonomie en matière de défense. La Commission européenne, elle aussi, pousse dans ce sens en identifiant ses rivaux stratégiques à l’échelle mondiale. Ils sont également de plus en plus nombreux à trouver absurde cette fragmentation de la défense européenne: un grand nombre d’entreprises d’armement, du matériel différent entre les pays et souvent venu des Etats-Unis, le tout en dépensant des sommes faramineuses. Un minimum de coordination en matière d’armement et d’objectifs globaux, mais aussi des instruments commune d’intervention (des commandos européens par exemple) sont d’ores et déjà à l’étude.

Une mue souhaitable et nécessaire

Il semble que l’Europe se réveille dans le domaine de la puissance. Elle en a été longtemps dépourvue et la construction d’une vision d’ensemble risque de prendre du temps, alors que le contexte international de rivalités entre puissances pousse à aller de l’avant. La défense est un sujet sur lequel les Européens risquent de s’accorder, en témoigne la réception en Allemagne du discours de Macron. Pour les Allemands, c’est une proposition qu’il faut étudier; attitude rare pour une idée émanant de Paris.

L’attitude change en Europe sur la puissance qu’elle peut exercer dans le monde et à ses frontières. La mue est lente, mais elle est nécessaire. L’Union Européenne ne consiste pas seulement dans un marché et personne, sinon elle-même, ne pourra en dernier ressort assurer sa sécurité. Assiste-t-on à une mue en toute discrétion? C’est tout ce que l’on peut souhaiter à cette Europe qui ne sait plus très bien comment exister dans le monde.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo: http://www.kremlin.ru / Wikimedia CC 4.0

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