Jonathan Coe, le cœur déchiré par l’Angleterre des années 2010

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Entre roman et essai politique, Jonathan Coe revient pour nous présenter les forces sous-tendant le Brexit. A travers les personnages de Bienvenue au Club et du Cercle fermé, il nous raconte le morcellement de ce pays jadis si puissant. Grâce à leurs péripéties et surtout leurs bons mots, j’ai beaucoup ri. Mais c’est pourtant l’histoire d’un effondrement que nous décrit l’auteur. Sans en avoir l’air.

«Comment l’Angleterre en est-elle arrivée là?» C’est à cette question que cherchent à répondre les personnages du roman «Le cœur de l’Angleterre. Plus ou moins consciemment. Entre 2010 et 2018, qu’est-ce qui a changé? Pourquoi un Brexit? Comment expliquer cette montée de la haine dans la rue?

Cette dernière se ressent bien dans ce roman. Bienvenue au Club était marqué par les attentats des pubs de 1974. Ici, on assiste aux émeutes de 2011. Comme pour les premiers, ces déferlantes de violence ont une origine politique. Partant, elles intéressent notre auteur, qui se donne beaucoup de peine pour montrer non seulement les causes, mais aussi les conséquences dévastatrices de ces violences. Il nous les explique simplement grâce aux prises de position claires des personnages. Benjamin, Doug, Sophie et les autres se rejoignent et s’opposent afin de nous faire comprendre comment le milieu social peut – ou non – déterminer le côté duquel ils se situeront lorsque la question du Brexit surgira. Ou du Brixit, terme utilisé par l’auteur pour montrer de façon surréaliste à quel point le cabinet de Dave Cameron est déconnecté de la réalité.

«Excusez-moi, je vous interromps, supposons que le peuple vote pour quoi?
– Le Brexit.»
Nigel le regarda ébahi. «Mais d’où sortez-vous ce mot?
– Ce n’est pas ce que les gens disent?
– Je croyais que ça s’appelait le Brixit.
– Quoi? Le Brixit?
– C’est ce que nous disons.
– Qui nous?
-Dave et toute l’équipe.»

«Et nous qui avons toujours dit Brixit…» Nigel secouait la tête en prenant d’autres notes détaillées. «Ca va faire l’effet d’une bombe à la prochaine réunion du Cabinet.
– Bah, dans la mesure où vous êtes convaincus que ça n’arrivera pas, vous n’avez pas vraiment besoin d’un mot pour le dire…»

Cette simplicité est l’atout de Jonathan Coe. Vous avez lu les deux premiers volets de cette trilogie? C’est parfait. Vous ne les avez pas lus? C’est très bien aussi. Parce que Jonathan Coe ne laisse personne sur le carreau. Ni ses tout nouveaux lecteurs, ni les non-connaisseurs de la politique britannique. Les protagonistes se remémorent assez fréquemment le passé pour que le lecteur novice puisse prendre le train en marche. Mais sans en avoir l’impression. La concision des événements ne permet pas de s’ennuyer ; leur nombre permet de brosser un tableau complet des situations politiques et personnelles – et souvent politico-personnelles, puisque les deux sont presque toujours liées. Il s’agit là de la vraie richesse de ce genre entre roman et essai politique: l’auteur utilise ses personnages pour nous faire comprendre facilement les forces politiques en marche. L’exemple le plus parlant est la scission du couple Sophie-Ian, déchiré à coups de remain et de leave.

Dès la première séance, une semaine plus tard, Lorna, leur conseillère conjugale, leur expliqua que beaucoup des couples qu’elle recevait en ce moment avaient mentionné le Brexit comme un facteur clef de leur dérive.
«En général je commence par poser la même question à chacun. Sophie, pourquoi en voulez-vous tellement à Ian d’avoir voté non à l’Union européenne. Et vous, Ian, pourquoi en vouloir autant à Sophie d’avoir voté oui.»
Sophie réfléchit avant de répondre.
«Je crois que c’est parce que je me suis dit qu’il n’était pas aussi ouvert que j’aurais cru, à titre personnel. Que pour lui, le premier modèle des relations humaines se ramenait à l’antagonisme et à la compétition, et non à la coopération.»

J’ajouterai que ce virtuose de la fiction basée sur des faits réels sait décrire les relations humaines avec brio. Les personnages sont mis dans des situations ambiguës. Il nous faut donc réfléchir pour comprendre de quel côté se place l’auteur. Et surtout déterminer le nôtre. Ces morcellements m’ont parfois interrompue dans ma lecture. Mais c’est une remarque positive: ils représentent tout à fait les raisons pour lesquelles le pays de l’auteur se trouve morcelé. De plus, cette ambivalence ne déstabilise pas trop le lecteur, puisque la psychologie des personnages principaux assez simple. Des protagonistes plutôt prévisibles interagissant et réagissant à de grands événements: cette recette réaliste – si, si, nous sommes tous un peu prévisibles – semble fonctionner à merveille.

Ce dernier volet permet d’apprécier l’avis de Coe au sujet d’un tableau politique s’étendant sur des décennies. En somme, cette fiction apportera aux novices de la politique britannique un amas de connaissances et une grande sensibilité pour le pays de l’After Eight. Pour les autres, l’humour british pince-sans-rire se chargera à lui seul de vous convaincre! J’ai terminé pour ma part ce livre avec certes un plaisir non dissimulé, mais aussi un goût doux-amer dans la bouche. Celui que la cassure au sein de la population était peut-être bien prévisible, et surtout qu’elle est bien entamée. Que si l’auteur de cette trilogie a voulu offrir à ses personnages un semblant de happy end, la saga du Brexit est loin d’être finie, comme il en est lui-même conscient. Et enfin, qu’elle ne se terminera certainement pas bien.

«Cameron, ce n’est jamais qu’une partie de l’histoire, poursuivit Charlie. Selon moi, tout a changé en Angleterre en mai 1979 et, quarante ans plus tard, on en paie encore les conséquences.»

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Jonas Follonier

Jonathan Coe
Le cœur de l’Angleterre
Editions Gallimard
2019
548 pages

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