Irène Frain, tout l’or des promesses
Un ouvrage savamment emballé, mais sans pouvoir d’envoûtement. Photo: Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre
Chaque mois, notre critique littéraire s’attache à passer une œuvre au kaléidoscope, afin de récolter les images qu’elle projette et de restituer leurs diffractions. Quitte à ce que les éclairs de génie s’avèrent des éclats de verre.
L’Or de la nuit est l’histoire du nom que prend la transmission lorsqu’elle se fait destin: affabulation. Irène Frain nous plonge au cœur du XVIIIe siècle, alors qu’un modeste orientaliste découvre par hasard des contes arabes anonymes et décide de les mettre entre les mains des lecteurs. Et pour cela, il les traduit. Sauf que traduire n’est pas le mot exact. Il brode, commente, invente, ornemente. «Sans scrupule – il avait oublié ce qu’était le scrupule. Le rêveur en lui avait fait taire le savant. Et ce qu’il fut puissant, ce soir-là!»
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Le succès est immense, tous les publics se pressent pour lui réclamer la suite. Mais horreur! Il ne parvient pas à mettre la main sur les autres contes. Il a beau interroger les antiquaires et les libraires, écrire à ses contacts du Proche-Orient, la deuxième partie du manuscrit reste introuvable. Dehors, les révoltés crient: «Galland, feignant, une suite, vite, qu’est-ce que tu attends, feignant, on t’attend…» Pris dans l’étau des mots, Antoine Galland traque une proie invisible.
«Longtemps qu’il avait fait sienne la sagesse de Schéhérazade: qu’importe le vrai, qu’importe le faux, seule compte la beauté du geste de celui ou celle qui, dans la solitude, et sous la menace de la nuit, s’en va décrocher une histoire restée suspendue au croissant de la lune, juste avant qu’il ne sombre dans le gouffre du ciel étoilé.»
Entre Versailles et l’Orient, la romancière aux plus de 60 livres emmène le lecteur dans les pas d’Antoine Galland, érudit voyageur, consul et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, mais surtout premier traducteur des Mille et Une Nuits. En dix grands chapitres composés chacun d’histoires courtes, elle se rêve en Shéhérazade et orchestre le rythme, distille avec prudence le suspens et étire l’intrigue, jusqu’à ouvrir des vies parallèles. Mais au-delà de la fascinante odyssée d’un texte, L’Or de la nuit est le récit d’une double trahison: celle de Galland face aux mots et celle d’Irène Frain au lecteur.
Irène Frain fait caler l’histoire
La promesse était belle, alléchante: faire de ce roman le miroir du livre dont il parle, au moyen de rebondissements, de doutes essaimés, de circonvolutions maîtrisées et d’amorces infinies. Afin de tenir en haleine un lecteur affamé. Oui mais voilà, sous la jolie carrosserie rhétorique s’est révélé le moteur d’une mobylette. On sent l’intention, on voit le geste, mais cela ne fonctionne pas. Passé le premier quart de l’histoire et la mise en place de l’intrigue, le récit toussote, puis s’enlise laborieusement. On s’ennuie affreusement et on tourne les pages de plus en plus vite, lisant en diagonale, pour détacher la boue collée aux doigts.
Il ne serait pas trop osé d’affirmer que L’Or de la nuit est une oasis de lecture: on croit tenir entre les mains un roman trépidant d’expectations, mais l’illusion retombe précipitamment après quelques instants. Les récits enchâssés qui serpentent nous égarent, et notre intérêt avec; seule la traque du manuscrit oublié importe finalement, les intrigues à la cour et les coups bas des nobliaux glissent sur nous comme la vérole sur la monarchie.
Le lecteur n’est pas un cobaye pour expériences littéraires: si le mécanisme se contente d’être intéressant sans produire l’effet escompté, tout est raté. Et il ne sert à rien d’être trop indulgent: on ne félicite pas celui qui fait une demande en mariage refusée, mais celui qui descend de l’autel.
A force de promettre la fascination, L’Or de la nuit finit par ressembler à une vitrine trop éclairée derrière laquelle il n’y a pas grand-chose. Irène Frain agite monts et merveilles, convoque les mystères de l’Orient, le murmure des bibliothèques, le théâtre de l’existence, pour ne confier au lecteur qu’une pâle contrefaçon. Savamment emballée certes, mais sans pouvoir d’envoûtement. Là où l’héroïne des Mille et Une Nuits retenait la mort par le fil du récit, ce roman, lui, ne retient rien. Et bien au contraire, le lecteur n’est captif de personne. Il nous suffit de refermer le livre pour s’échapper, intact, de cette affabulation sans sortilège. Avec comme dans les contes, un dernier mot magique prononcé: Cheh-érazade.
Quentin Perissinotto est critique littéraire au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com
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Irène Frain
L’Or de la nuit
Mai 2025
384 pages
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