La comédienne et humoriste française, qui se produira au festival Morges-sous-Rire en juin, affirme que le théâtre l’a sauvée et regrette le «mauvais esprit» de l’époque. Rencontre dans sa loge après un seul en scène à guichets fermés à Grône, en Valais.
Elle pourrait dire n’importe quoi qu’elle ferait de toute manière rire son public. Un spectateur lui a d’ailleurs lancé un jour que c’était la sixième fois qu’il venait la voir et que moins il comprenait ce qu’elle racontait, plus il riait. C’est que la gouaille de Chantal Ladesou, sa voix grave et son débit rapide font de ses sorties un chef-d’œuvre théâtral en tant que tel.
Seulement voilà, il se trouve qu’en plus, la comédienne ne raconte pas n’importe quoi. Entre les interstices de ses sketchs hilarants sur son mariage qui dure ou la vulgarité de la nouvelle garde de l’humour, un message: le théâtre, qui a permis à cette Française du Nord de survivre au deuil, reste un refuge à l’heure où le champ des expressions admises se rétrécit de plus en plus.
Chantal Ladesou, 77 ans, franche et lumineuse, a répondu aux questions du Regard Libre à l’issue d’une représentation à guichets fermés de son nouveau spectacle «Le retour», à la salle Recto-Verso à Grône (VS).
Le Regard Libre: Quel est le secret de votre énergie?
Chantal Ladesou: Je n’ai pas le temps de vieillir. Je fais tellement de choses qui m’intéressent, je suis curieuse, ça m’amuse… J’ai eu envie de faire ce métier depuis que je suis toute petite, donc aujourd’hui tout est cadeau. En plus, les salles sont pleines, l’accueil est formidable et je peux emmener mon mari partout!
Comment ne pas tomber dans la répétition et l’ennui?
En ayant une part d’improvisation, qui m’amuse beaucoup. Ce n’est jamais la même représentation, sinon ce serait fatigant et un peu monotone. Mon improvisation change d’ailleurs en fonction de mon public ou de mon humeur. Je tiens à garder cette part de mon spectacle non seulement parce que j’y prends du plaisir, mais aussi parce que je sais que je suis meilleure comme ça.
Vous véhiculez aussi certaines idées en passant, même sur le ton de l’humour, comme lorsque vous dites qu’on ne peut plus rien dire, n’est-ce pas?
Oui, exactement. On ne peut plus rien dire du tout. J’ai des copains humoristes qui ne peuvent même plus passer à la télévision car ils ont eu le malheur de dire une chose. La scène est le dernier espace de liberté. Mais attention, il y a des gens qui filment, ça peut terminer sur les réseaux sociaux, donc il faut faire très attention partout. Voyez mon passage sur les migrants: certains pourraient être choqués quand je dis qu’il y en a beaucoup en France. Alors que c’est tout simplement vrai, et que je m’amuse avec ça.
Parleriez-vous de susceptibilité?
Oui, et de mauvais esprit. Un mélange de choses comme ça, sans doute. Ce phénomène, on le voit aussi dans le domaine de la caricature ou du journalisme. Les gens ne peuvent plus s’exprimer, on entre dans leur intimité… Certes, des phénomènes comme MeToo ont fait du bien, car il y a eu des abus. Mais tout cela est allé trop loin. Les gens se dressent les uns contre les autres, les hommes contre les femmes, les femmes contre les hommes… Ça va mal finir, cette histoire.
Parmi les jeunes humoristes, que vous égratignez dans votre spectacle avec beaucoup d’autodérision, voyez-vous des artistes libres?
Oui, bien sûr, il y en a et ils sont extrêmement bons. Cela suppose d’oser dire des choses qu’on n’a pas l’habitude d’entendre. Ils me font beaucoup rire! Je ne vais pas citer de noms, pour ne vexer personne. En tout cas, je ne sais pas ce qui va se passer pour eux, car on les barre très vite, on les «cancel». Mais ça peut encore changer.
Outre la liberté, que représente la scène pour vous?
Le théâtre m’a sauvée quand j’ai vécu un grand drame dans ma famille (ndlr: à l’aube de ses 16 ans, Chantal Ladesou a perdu sa mère dans un accident de voiture – une tragédie qui a aussi frappé le fils aîné de la comédienne en 1998). Au début, c’était très difficile, mais la scène et mes camarades de jeu m’ont sauvée. Je pense que j’aurais aussi pu être sauvée d’une autre manière, car il faut bien continuer à vivre. Mais dans mon cas, c’est comme ça que ça s’est passé.
Cette passion vous porte-t-elle au jour le jour et pas seulement quand vous êtes sur les planches?
Oui. Quand on est passionné par quelque chose, on donne du bonheur autour de soi. Et en retour on en reçoit beaucoup. Des vagues de rires comme ce soir, c’est quelque chose d’extraordinaire. Elles me chargent. Avant la représentation, je m’isole pendant une heure, angoissée, je relis mes sketchs… Et après le spectacle, ça y est, je suis bien, comme maintenant. Jusqu’à la prochaine date! (Rires)
Chantal Ladesou se produira au festival Morges-sous-Rire le 9 juin prochain.