«Dumbo»: vous m’avez rendu mon âme d’enfant

Les mercredis du cinéma – Kelly Lambiel

«Vous, le cowboy infirme, vous m’avez rendu mon âme d’enfant.»

Parole de V.A. Vandevere (Michael Keaton), lorsqu’il découvre que l’éléphanteau qu’il vient de s’offrir est capable de voler. Il s’agit du méchant que, comme souvent chez Disney, on se plaît à détester. Ça tombe bien, on lui enlèverait presque les mots de la bouche. Presque? En effet, avec ce nouveau film, Tim Burton était attendu au tournant. Lui dont les dernières réalisations avaient été plutôt mal reçues par la critique. Alors, grâce à Dumbo, réadaptation éponyme du célèbre dessin animé des années quarante (si, je vous assure!), signe-t-il un retour en grâce ou confirme-t-il les avis de ceux qui prétendent que l’âge d’or de sa carrière est désormais révolu? 

La tâche était ambitieuse. Il faut reconnaître que s’attaquer à l’un des chefs-d’œuvre d’une franchise que, probablement tous les enfants et parents, toutes générations confondues, affectionnent, est un challenge en soi. Un pari risqué même au regard du succès mitigé dont ont souvent joui les films estampillés Disney. Prince of Persia, les derniers Pirates des Caraïbesou encore Han Solo: A Star Wars Story sont autant d’exemples dont la réussite cinématographique a été, à juste titre, maintes fois remise en cause.

Des remakes

Pour ce qui est des remakesde films d’animation appartenant à l’univers de la souris aux gants blancs, le constat reste malheureusement le même, qu’ils aient été ou non réalisés par les studios dont ils sont issus. A croire que les dessins animés qui ont bercé notre enfance et nous ont vu grandir sont intouchables et voués à le rester. Alors, après l’échec cuisant qu’avait constitué Alice au Pays des Merveilles, même si on a pourtant adoré L’Étrange Noël de Monsieur Jack, on s’interroge sur la combinaison Burton-Disney et on hésite une dernière fois avant d’enfin oser entrer dans la salle. 

L’image s’ouvre sur l’enseigne du cirque des frères Medici et, à bord d’un train dont les wagons portent le nom des artistes qui les occupent, on se laisse guider à travers l’Amérique des années vingt, de la Floride au Missouri. Comme dans tout bon freak show (nous voilà quelque peu rassurés, on n’en attendait pas moins de Tim Burton) tous sont présents, de l’homme fort à la femme sirène, en passant par les contorsionnistes, le charmeur de serpent et le magicien.

A Joplin, on fait la connaissance des protagonistes principaux: le directeur de cirque, Max Medici (Danny de Vito), Holt Farrier (Colin Farrell) et ses deux enfants Joe (Finley Hobbins) et Milly (Nico Parker) dont les magnifiques traits, les grands yeux et l’expression impénétrable rappellent, malgré leur jeunesse, les muses burtoniennes au charme atypique. D’emblée, on comprend donc que le scénario ne sera pas celui qu’on connaît. 

Il s’agit ici du retour du capitaine Farrier, ancien dresseur de chevaux rentré quelque peu diminué de la guerre, auprès de ses enfants. Rapidement, ce dernier se rend compte que le cirque traverse une crise financière et que pour attirer de nouveaux spectateurs on a misé sur les éléphants, Madame Jumbo, en particulier. Portante, elle met bientôt bas la nouvelle vedette du cirque, un adorable éléphanteau… aux oreilles démesurément disproportionnées. 

Il faut pourtant rentabiliser la dépense qu’il a occasionnée, et on confie donc son dressage au dernier arrivé, Holt. Evidemment, tout ne se passe pas comme prévu, on se rit du nouveau-né, on l’humilie et suite à la vive réaction de Madame Jumbo, on le sépare de sa mère. C’est alors que Milly et Joe, ayant également perdu leur maman, se prennent d’affection pour Dumbo et découvrent qu’il peut voler. La nouvelle fait le tour de l’Amérique et arrive aux oreilles de Vandevere qui souhaite l’intégrer au numéro de son étoile, l’acrobate Colette Marchant (Eva Green).

De bouleversements en rebondissements

La suite de l’histoire, on se l’imagine aisément. De bouleversements en rebondissements, il faut avouer que le scénario n’est pas d’une grande originalité. La liste des défauts de ce film est fournie, vous pouvez sans doute vous la procurer via de nombreuses critiques consacrées au sujet. Seulement, Dumbo n’est pas un film qui se regarde avec des yeux d’intellectuel ou qui s’analyse; il se vit, se découvre avec un cœur d’enfant. Il fait partie de ces œuvres qui vous font poser votre stylo, oublier de prendre des notes. 

Oui, je savais pertinemment ce qui allait se passer. Oui, j’ai trouvé que les graphismes n’étaient pas réalistes, sur Dumbo en particulier. Oui, j’ai pu observer un certain nombre de clichés et des personnages souvent caricaturaux. Oui, le jeu des acteurs n’était pas transcendant et personne ne remportera d’Oscar. Et oui, enfin, les messages bienpensants et moralisateurs sur la cause animale et le piège de la cupidité ont peiné à me trouver. 

Mais je me suis surtout, et avant tout, surprise à avoir peur, la main devant la bouche, lorsque le petit éléphant était suspendu dans le vide et menaçait de tomber. J’ai ri à chaque fois qu’il a trébuché sur ses grandes oreilles qui lui donnent l’air gauche et si mignon. J’ai réprimé des «oh» d’admiration quand il poussait de petits barrissements aigus. J’ai adoré menacer intérieurement Michael Keaton, le dandy sans cœur, ou le regarder avec dégoût et le point serré chaque fois qu’il s’en prenait à Dumbo ou à sa maman. 

J’ai ouvert grand mes yeux lorsqu’il déployait ses oreilles et voltigeait dans les airs. J’ai pris plaisir à revoir certaines scènes du film original tournées à l’identique, rendant la même intensité, ou identifier les nombreuses références qui y sont subtilement disséminées. J’ai souri lorsque Danny de Vito faisait des blagues pas drôles ou que Colin Farrell fronçait les sourcils dans des mimiques souvent forcées. Enfin, j’ai essuyé quelques larmes (bon j’avoue, beaucoup) lors des moqueries, des humiliations ou des maltraitances infligées à ce petit être sans défense.

Si vous êtes toutefois plutôt du genre à satisfaire votre hémisphère gauche, notez que le film jouit également de nombreuses qualités formelles qui vous réconcilieront avec l’univers burtonien. La bande-son est truculente et efficace; la photographie et la lumière sont époustouflantes, notamment sur les plans généraux et d’ensemble; les décors et les costumes nous replongent tout droit dans l’atmosphère de certains des grands films du réalisateur comme Big Fish ou Charlie et la Chocolaterie. Un retour gagnant, donc, et une collaboration réussie issue de la fusion de deux univers capables de s’adresser aussi bien à l’adulte qu’à l’enfant qui est en nous.

Ecrire à l’auteur: lambielkelly@hotmail.com

Crédit photo: © The Walt Disney Company Switzerland

dumbo
ETATS-UNIS, 2019
Réalisation: Tim Burton
Scénario: Ehren Kruger
Interprétation: Colin Farrell, Danny De Vito, Michael Keaton, Eva Green, Alan Arkin, Nico Parker, Finley Hobbins
Production: Walt Disney Company
Distribution: The Walt Disney Company Switzerland
Durée: 1h52
Sortie: 27 mars 2019
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