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Cinéma

Critique

«Empire of Light»: l’art de la désillusion5 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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Empire of Light © Walt Disney Company

Coincé entre la démesure de Babylonet le portrait de Steven Spielberg à travers The Fabelmans, Empire of Light n’attirera guère les foules. Mais rassurez-vous: vous pouvez vous dispenser du nouveau projet de Sam Mendes à la faveur de ses grands frères.

1980, l’Empire Cinema trône fièrement sur les côtes de l’Angleterre devenue récemment thatchérienne. Responsable des entrées et des friandises, Hilary (Olivia Colman) essaie tant bien que mal de conserver un équilibre entre ses collègues distants, son directeur (Colin Firth) qui multiplie les demandes sexuelles et la sévère dépression dont elle souffre chaque jour. Ce quotidien sera bousculé par l’arrivée d’un nouvel employé, le jeune Stephen (Micheal Ward).

Cinema Inferno

Après le triomphe de 1917 et deux James Bond, Sam Mendes revient à un cinéma qui a fait ses premiers succès: le drame du quotidien, ou plutôt le quotidien comme drame. Ici, ce drame est celui d’une femme bientôt quinquagénaire souffrant de dépression. La prestation d’Olivia Colman est le point fort du long-métrage. Dès les premières minutes, le personnage parvient à nous signifier que, pour elle, le quotidien n’est pas une énième représentation d’une vie banale et morne pour laquelle on attend un renouveau, mais un défi où il s’agit de ne pas craquer face à la dépression pour ne pas être à nouveau internée. La salle de cinéma aux larges rideaux rouges, ses couloirs baignés de lumières chaleureuses, le vestiaire où l’on peut se permettre de rire entre collègues, tout cet espace généralement habité par un imaginaire de rêves et d’abandon est un cauchemar pour Hilary.

Toby Jones et Micheal Ward dans Empire of Light. Avec l’aimable autorisation de Searchlight Pictures © 2022 20th Century Studios

Rien d’étonnant à voir alors la caméra de Sam Mendes sublimer tous les espaces qu’il porte à l’image. Le projectionniste, incarné par le toujours très touchant Toby Jones, nous rappelle que le cinéma est l’art de l’illusion. Ainsi, tout le vernis du cinéma, des grandes soirées qui y sont organisées et des beaux discours des films projetés, sont contrastés par la dépression d’Hilary, qui contamine tout. C’est alors qu’on nous fait découvrir les zones obscures du bâtiment. D’anciennes salles abandonnées, changées en pigeonniers où notre héroïne se ressource. C’est dans ces décors dépouillés et magnifiques que notre protagoniste trouve pour un temps refuge. Sam Mendes sait comment sublimer chaque espace comme il sait comment les rendre en adéquation avec l’état du personnage. Rapidement, l’état de la salle et le faux vernis résonnent avec les débuts de l’ère Thatcher. Le drame est national et intime.

Une platitude magnifique

Malheureusement, toute la beauté et l’énergie d’Empire of Light se retrouvent aspirées par Stephen, interprété par Micheal Ward. Son personnage est vide, il ne s’incarne qu’à travers sa couleur de peau. On s’interroge sur la relation qu’il noue avec Hilary et les réponses que le film nous apporte sont toujours décevantes. Ce personnage, sans relief, sans part d’ombre, ne se remplit que du symbole: celui d’être noir dans une Angleterre où Thatcher vient d’accéder au pouvoir.

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Dès lors, le rythme du film semble s’effondrer. Cela se ressent par la succession de scènes démonstratives parfois embarrassantes lorsqu’elles servent exclusivement à nous montrer à quel point le jeune Stephen est aimable et patient. Le choix d’accorder une telle importance à ce personnage est d’autant plus étrange qu’elle fait de l’ombre à ceux qui auraient pu donner une réelle dynamique à l’œuvre. Nous pensons au directeur et à sa relation ambiguë avec son employée: est-il conscient des peines de celle-ci? En profite-t-il? Plus encore, les scènes portées par Toby Jones révèlent le plein potentiel du film. Qui de mieux que le projectionniste pour aborder toute cette thématique de l’illusion, de l’envers du décor? Pourquoi ne pas s’arrêter un peu plus sur cette transition du pays dans l’ère Thatcher, dont le cinéma aurait beaucoup à dire?

Le reproche récurrent adressé à 1917 d’une forme prenant le pas sur un fond et un récit était erroné. Ce faux plan-séquence parvenait à raconter quatre ans d’une guerre meurtrière avec une efficacité rarement égalée. Ici, le même reproche est fondé. L’image magnifique et les couloirs de l’Empire Cinema vous hanteront encore longtemps. La dépression vous évoquera l’appartement d’Hilary, plongé dans une pénombre qui vous fait oublier le drame qui se joue. Mais au-delà des images et d’un visage à mettre sur la dépression, restera-t-il quelque chose? Manquant de souffle, Empire of Light s’épuise bien vite et finit par suffoquer sous ses couches de vernis.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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