en même temps

«En même temps»: l’utopie politique par l’absurde

Les mercredis du cinéma – Jordi Gabioud

Le duo formé par Gustave Kervern et Benoît Delépine nous propose une nouvelle adaptation de leur univers sur grand écran. Dans une actualité rythmée par une élection présidentielle française qui s’illustre par l’incapacité de chacun de ses candidats à concilier les peuples, le duo de personnages écolo-droite voués à marcher ensemble offre un spectacle d’autant plus sympathique.

Le maire du parti d’Extrême Centre (Jonathan Cohen) rencontre le maire écolo (Vincent Macaigne) d’un village voisin pour négocier la construction d’un parc à loisirs dans une forêt. Durant une soirée trop arrosée, les deux hommes se retrouveront collés ensemble par une militante féministe (India Hair). C’est sur cette base que le film développe un enchaînement de sketchs plus ou moins réussis liés par le talent du duo principal.

L’ère post-gilets jaunes

Le duo est un habitué des comédies décalées et de la sociologie qu’ils représentent à l’écran. Après I Feel Good (2018) et Effacer l’historique (2020), nous retrouvons une fois de plus cet attachement aux classes populaires dans toute leur diversité. La mésaventure de nos deux maires est l’occasion de parcourir un village et d’y retrouver ces étudiantes devenant hôtesses pour payer leur loyer ou cette aromathérapeute collectionnant les huiles essentielles. Des activistes féministes – les «colles-girls», en référence aux messages qu’elles placardent dans la rue – débattant sur la grammaire du langage inclusif côtoient un nostalgique de l’ère Trump, se sentant démuni depuis la défaite de ce dernier.

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On rit de ces personnages tout en les aimant. L’écriture du duo trouve la formule pour toujours provoquer sans jamais insulter. Ainsi, chacun en prend pour son grade dans une logique où il s’agit moins de dénoncer les dysfonctionnements des différents individus que d’en rappeler au spectateur l’existence. Un rappel salutaire de cette diversité de personnes unies par le délaissement, abandonnés tant par leur gouvernement que leurs intellectuels de tous bords.

Pourtant, nous pouvons regretter que cette galerie de personnages ne soit pas exploitée au-delà de la simple visibilité qu’on veut leur donner. Certains sketchs apparaissent alors comme peu aboutis et le rythme général en pâtit forcément. Pire encore, le récit bascule dans un schématisme plutôt bancal: se rendre quelque part, échanger avec un personnage qui n’offrira aucune solution, puis répéter la manœuvre aussi souvent que l’on veut introduire un nouveau corps social à l’écran.

Jonathan Cohen et Vincent Macaigne dans En même temps de Gustave Kervern et Benoît Delépine
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Accepter la caricature

Heureusement, le duo Cohen-Macaigne propose une excellente dynamique et les deux hommes offrent sans doute les moments les plus drôles comme les plus touchants de cette comédie dramatique. Ils incarnent leurs rôles avec un plaisir non dissimulé et prouvent une fois de plus que, depuis la collaboration Depardieu-Poelvoorde de Saint Amour, Delépine et Kervern créent parmi les meilleurs duos du cinéma français actuel.

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En même temps reste fidèle à la patte du duo en proposant un univers très franco-français, chargeant ses personnages de ses clichés nationaux et flirtant régulièrement avec l’absurde. Ici, le meilleur gag opère à travers un commissariat où nos deux hommes découvrent que les forces de l’ordre sont en fait des intellectuels écologistes très à gauche. Dès lors, les hommes en bleu préfèrent la prévention à la sanction en chantant sur une chorégraphie approximative les obligations des citoyens. Le film offre quelques moments absurdes comme celui-ci, d’autant plus précieux qu’ils s’inscrivent dans un univers «en même temps» très terre-à-terre.

La caricature s’inscrit ainsi dans cet univers en marge, pas tout à fait réel ni complètement surréaliste. Cette dimension est appuyée par une réalisation oscillant entre un cadrage original, filmant parfois l’action de loin quand elle ne la laisse pas simplement dans un arrière-plan flou pour préférer se concentrer sur un objet quelconque, et des tableaux fixes évoquant le travail du réalisateur suédois Roy Andersson. La réalisation, comme ses personnages, cherche sa propre identité dans un monde souvent trop standardisé.

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Un cinéma des marges

Là est toute l’importance de percevoir et d’accepter l’univers du cinéma de Delépine et Kervern. Un cinéma qui ne se situe pas dans une opposition à la comédie traditionnelle, mais blotti dans ses marges. Ne pas tenir compte de cette position nous fait confondre la caricature appuyée avec un simple ramassis de clichés grossiers, les situations surréalistes comme de dérangeantes étrangetés et l’originalité de la réalisation comme une excentricité malvenue.

C’est pourtant parce que ce cinéma se situe dans la marge qu’il arrive à parler avec honnêteté de cette France post-gilets-jaunes, où rien ne semble avoir vraiment bougé, et où certains s’enfoncent toujours un peu plus dans la mélancolie pendant que d’autres poursuivent le combat. Se situer dans les marges est le meilleur moyen pour un film de représenter la place de ses personnages. Et, au milieu de tout ça, nos deux maires, qui parviennent à surmonter la fracture sociale pour se rassembler, marcher ensemble et envisager de faire front commun. Une utopie quelque peu cynique offerte à travers la vision d’une gauche qui souhaiterait tant mettre tout le monde d’accord… A condition que ce soit derrière ses propositions.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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