«House of Gucci»: quand la froideur vire à l’indifférence5 minutes de lecture

Les mercredis du cinéma – Jordi Gabioud

Ceinture à boucle, cuir noir, finitions dorées et signature, le double G. Nous aurions pu croire à une exploration des coulisses de l’un des plus grands noms de la mode. House of Gucci est surtout le spectacle d’une famille qui se délite lentement. Sur l’estrade comme sur l’écran, la débauche de moyens s’évertue à décevoir.

Le récit débute par la rencontre de Maurizio (Adam Driver) et Patricia (Lady Gaga). Un mariage italien plus tard, cette dernière découvre les enjeux du grand nom Gucci, entre valeurs familiales et pouvoir. Un univers de luttes intestines dans lequel elle aura plaisir de plonger jusqu’à s’y noyer.

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Le point de vue extérieur de Patricia aurait pu apparaître comme une porte d’entrée vers le monde de la mode pour le spectateur néophyte . Cet univers aux codes d’apparence indéchiffrables si l’on appartient pas à une élite mériterait sans doute son moment de pédagogie. Dans l’esprit collectif, on en connaît surtout ses excentricités et ses mannequins anorexiques. Malheureusement, la mode n’est pas le sujet, ni même un thème de House of Gucci. Plus encore, la mode n’est qu’un outil confiné dans ses caractéristiques caricaturales pour parler de superficialité. Sur le registre de l’humour, ç’eût pu marcher. Mais ici, le film en devient vite lui-même superficiel.

Gucci, ton univers pitoyable

Ridley Scott nous a peut-être trop habitués à une véritable maîtrise dans le développement de ses univers. Que ce soit dans la réalisation ou dans le récit, rien ne parvient à faire émerger une réelle personnalité. Côté réalisation, on peut apprécier la richesse des décors, la pudeur de la caméra qui se refuse aux gros plans faciles, la capacité à donner du poids à chaque accessoire Gucci sans tomber dans l’outrance des spots publicitaires. Il est d’autant plus dommage alors de voir ces atouts gâchés par un montage qui semble ne pas avoir disposé du temps nécessaire aux finitions. D’une coupe abrupte, on passe des teintes dorées aux tons froids, sans aucune justification. Certaines scènes semblent avoir été amputées à la dernière minute, la plupart du temps lors de dialogues.

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House of Gucci aborde l’étiolement des liens familiaux sans jamais s’intéresser à la manière de se dire adieu. Et comment aborder la bande son du film ? Un mélange de David Bowie, de morceaux électro-classiques, d’Eurythmics, de tubes italiens qui semblent désespérément se bousculer entre eux pour trouver une place, même incommode, au sein de cette grande fresque. Comme si l’on avait le bon goût de refuser une bande son se contentant de souligner constamment ce que le spectateur devait ressentir, mais le mauvais goût d’une imagination appauvrie lorsqu’on lui refuse cette facilité. Tous ces éléments cumulés rendent l’univers Gucci pataud, maladroit et peu convaincant.

La froideur hivernale des sommets Gucci

Il est étonnant de constater qu’un casting aussi alléchant, portant avec lui un univers aussi excentrique, ne parvienne à laisser au spectateur que le goût d’une amère indifférence. Comment cela est-il possible? Ce n’est pas la faute d’un Adam Driver portant le double G avec une incroyable élégance. Ni celle d’une Lady Gaga surprenante et investie. Puis rapidement, nous rencontrons Jeremy Irons, un personnage rendant hommage à Sunset Boulevard dans l’écriture et aux films de l’Universal Monsters dans le maquillage outrancier. Puis c’est au tour d’un Al Pacino quelque peu fatigué mais qui semble avoir toujours autant de plaisir dans son métier, sans doute le Gucci le moins antipathique de la famille. Puis, au-delà de cette sphère gravite Jared Leto, une sorte de caricature où la prothèse surjoue avec une constance atterrante. Une sorte de caution comique au milieu d’enjeux dramatiques. Malheureusement, sa présence annule automatiquement tout moment de tension.

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A travers ces personnages, le film cherche à décrire la corruption des valeurs familiales face à une volonté de puissance et de profits. Certes, tous les mythes ont besoin de se réactualiser; mais cette réactualisation rend d’autant plus importante la manière de raconter. Sur ce plan, le film est étonnamment impersonnel. Les événements se succèdent de manière très linéaire, certains démêlés avec la justice surviennent puis disparaissent sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, les relations entre les personnages évoluent sans grande cohérence… Et il s’agit ici moins de larges pans d’interprétations laissés au public que de maladresses, puisque le film semble constamment vouloir nous démontrer les sentiments de ses personnages sans jamais trouver les dialogues justes pour ce faire.

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En voulant faire de la notion de famille au sein des Gucci une valeur superficielle, un prétexte commercial, le récit se voit forcé de rendre tous ses personnages et toutes leurs relations superficielles. Malheureusement, en l’absence d’un personnage «récupérable» au sein de cette corruption, nous faisons face à la simple démonstration d’une morale que l’on connait déjà. Et voir tant de moyens déboursés pour mettre en scène des dialogues souvent bien creux le rend aussi superficiel que l’univers qu’il décrit. Finalement, face à tant de froideur, on ne peut que répondre par une indifférence polie.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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