«Jumanji: next level», le niveau de trop?

Les mercredis du cinéma – Fanny Agostino

Seulement deux ans après une première suite, Jake Kasdan ouvre de nouveau les portes de l’univers dangereux et fantastique de Jumanji. Devenu un jeu vidéo, que reste-t-il de l’âme du premier film de Joe Johnston?

Si vous avez récemment fréquenté les salles de cinéma ou les arrêts de métro, vous n’êtes certainement pas passés à côté du tintamarre publicitaire annonçant la sortie du film. Levez la tête à l’entrée des salles et admirez les immenses banderoles, marchez sur les tapis s’étalant sur plus de cinq mètres de long et admirez les traditionnelles affiches évoquant les safaris. Jumanji: next level se partagera très certainement le record d’entrées dans les salles durant les fêtes de fin d’année avec la suite de La Reine des Neiges. Noël oblige, les franchises fonctionnent à tambour battant. Comparé à la petite princesse blonde, Jumanji à l’avantage d’attirer les fans nostalgiques du tout premier film qui adaptait le roman de Chris Van Allsburg en 1995. Vous relancerez bien un coup de dés ou faudrait-il dire, enclencherez la manette.

Initiée en 2017 avec son sous-titre Bienvenue dans la jungle, la cure de jouvence de Jumanji n’a, du moins sur le papier, pas cédé à la mode du reboot. Pourtant, le mystérieux jeu de plateau qui happait les joueurs dans un univers où régnait le monde animal a mystérieusement troqué ses pions et son fameux miroir aux messages inquiétants pour se transformer en console de jeu manière SEGA Mega Drive. Une manière comme une autre de faire passer la pilule aux spectateurs souhaitant renouer avec la version de Robin Williams.  De la première suite du film, Next Level garde ses personnages, quatre jeunes aux profils bien stéréotypés: l’introverti, le sportif, la fille célèbre du lycée et l’introvertie bis, miroir du premier. Pendant les vacances hivernales, nos protagonistes se retrouvent dans leur petite bourgade d’enfance et retombent de manière rocambolesque, dans l’univers de la jungle propre au jeu. Mais surprise, chacun ne retrouve pas son avatar…

Combat générationnel

Exploitant la première suite de Jumanji, le film joue de l’identification attribuée aux personnages dans le monde du jeu vidéo du précédent opus en redistribuant les cartes. Par erreur Eddie, le grand-père du héros Spencer, ainsi que son ancien associé tombent dans la matrice. Ainsi, le timide Spencer (Alex Wolff) n’incarne plus le vigoureux Dr Bravestone (Dwayne Johnson). Il en va de même pour les autres personnages, sauf pour Marta (Morgan Turner), toujours grimée en Ruby (Karen Gillan), incarnation d’une Lara Croft des temps modernes.

Pas de crainte pour le spectateur qui découvrirait cette nouvelle assignation des rôles sur le tard: toute la première partie du scénario s’applique à mettre en scène les gags propres à cette indisposition… jusqu’à l’overdose. Indisposition elle-même thématisée par l’entrée dans l’univers de Jumanji qui elle, est plutôt amusante; c’est à la jeune génération qu’incombe la fastidieuse tâche d’expliquer le fonctionnement et les règles de l’univers sauvage dans lequel les avatars vont évoluer. Tout y passe: la fonction des cinématiques expliquant la quête à mener afin de sortir du jeu, les capacités des joueurs et leur nombre de vies ou encore comment interagir avec les PNJ, les personnages non joueurs dont les répliques sont limitées et tournent en boucle.

Dépouiller l’âme du jeu de table, retirer l’essence des jeux de rôle

Toute cette comédie, bien que parfois lourdingue, remplit tout de même sa fonction jusqu’au dernier tiers du film. En effet, à la manière d’un deus ex machina, les joueurs trouvent le moyen de changer de peau et donc de retrouver leur personnage fétiche, tel qu’il leur avait été attribué dans la première suite de 2017. Un changement impromptu et sans transition qui en dit long sur le scénario et la morale du film: d’une part, il implique que toute l’histoire repose essentiellement sur la plateforme sur laquelle le jeu a été transposé. La console de jeux entraînant un double casting puisqu’elle dématérialise la bande de jeunes étudiants pour qu’ils deviennent des personnages à part entière. La frontière est établie. Le mélange des mondes que montrait le Jumanji de 1995 vole donc en éclat puisque – sauf clin d’œil à la fin du film – les deux univers ne se rencontrent pas.

Mais surtout, ce qui est présenté dans le film comme le rétablissement de l’ordre établi dans l’attribution du joueur et de son personnage va à l’encontre même des possibilités du jeu de rôle numérisé, où chacun est libre d’incarner un personnage, d’avancer et de le faire progresser indépendamment de ses propres capacités. Or, ce bouleversement en fin de partie semble nous démontrer le contraire: pour parvenir à son but, chacun doit être assigné à une place prédéfinie par l’univers en question: l’accident de départ et les prouesses de chacun sont inefficaces et mèneraient l’équipe de choc au traditionnel game over. En d’autres termes, le dépassement de soi dans un autre univers n’est plus valable, seules les capacités acquises ultérieurement permettent de gagner.

Sans être insurmontable, Jumanji: next level se laisse regarder. Cependant, la magie qu’insufflait le premier film quant à la découverte d’un monde terrifiant – on se souvient du conditionnement de l’entrée dans ce monde par les bruits de tambour – n’opère plus. La faute à la transposition en jeu vidéo ou de l’image pervertie qu’en donne l’idéologie du film?

Ecrire à l’auteure: fanny.agostino@leregardlibre.com

Crédit photo: © Sony Pictures Releasing Switzerland

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