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«La Maison»: dans l’océan Netflix, l’art est perles perdues5 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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Les mercredis du cinéma – Jordi Gabioud

La Maison, nouveau film d’animation proposé par les talents des Nexus Studios, est sorti dans le silence qui accompagne la plupart des productions Netflix. Ce silence témoigne en général de la tiédeur de ces œuvres dont le but assumé est avant tout de gonfler les chiffres du catalogue de la plateforme. Avec La Maison, il faut l’annoncer immédiatement: ce silence est mensonger! Plongez-vous dans ce dérangeant triptyque comico-horrifique et laissez son étrange esthétique hanter votre esprit.

En 2018 sortait l’ouvrage Netflix, les coulisses d’une (r)évolution de la journaliste Capucine Cousin, dans lequel était dressée l’image si parlante du géant aux pieds d’argile. En effet, si Netflix demeure la première plateforme de streaming, la concurrence commence à se faire sentir. L’hébergement de franchises sera de plus en plus difficile à négocier au fur et à mesure que les contrats prendront fin et que chaque maison de production pourra récupérer ses biens. La jeunesse de Netflix est alors son principal handicap: une infrastructure limitée, une situation moins établie et surtout, un catalogue très restreint qu’il est nécessaire de développer. C’est dans ce contexte de rachats divers et de productions pas trop regardantes que Netflix maintient sa dynamique. Et si, souvent, le remplissage se fait sentir, il émerge parfois de cette politique quelques perles discrètes. La Maison est cette perle.

Avec ou sans enfants, la maison est une tombe

La Maison est un triptyque d’animation développé autour du thème éponyme. La première partie narre l’histoire d’une famille pauvre qui, après un pacte conclu avec un étrange architecte, se verra emménager dans une maison labyrinthique développant une étrange fascination pour les nouveaux arrivants. La deuxième suit un rat anthropomorphe cherchant à revendre une propriété, mais devant lutter pour cela contre une incessante invasion d’insectes qui ne tarde pas à devenir une invasion de visiteurs sans-gêne. La dernière narre les affres d’une propriétaire essayant désespérément de ranimer l’attractivité de sa demeure, dernier îlot immergé d’une terrible inondation.

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On le sait, la maison est le lieu de protection par excellence. Puis, l’horreur moderne américaine s’est amusée à contaminer ce dernier bastion. C’est là le moteur de l’oppression que dégage chacun des trois volets de notre film. Le premier aborde la maison à travers une sympathique inversion des rôles: ce n’est plus la famille qui organise son habitat selon ses goûts, mais la maison elle-même qui modèle la famille selon sa volonté. Le deuxième volet, le plus renversant, mélange Kafka au genre du «Home Invasion». Ici, la maison protectrice est investie pour être lentement saccagée par ses visiteurs devenant littéralement des parasites. Enfin, le volet conclusif poursuit sa destruction de la maison jusqu’à imposer un choix définitif à son propriétaire: la quitter ou décrépir avec elle. Chaque histoire aborde le sujet sous un angle différent, mais toujours avec le filtre de l’inquiétante étrangeté, un terme qui, ici, ne sera pas galvaudé.

Graver l’inconscient image par image

En plus du thème, les trois œuvres se rassemblent derrière l’homogénéité de son excellente bande-son et de qualités visuelles indéniables. Remarquons d’ailleurs qu’il est difficile de reprocher les décors numériques lorsque les personnages sont animés en stop-motion: la facticité étant assumée, on se plaît à contempler le résultat d’un mariage très réussi. Le premier volet est à ce niveau le plus marquant. Mettant à l’honneur des poupées en coton, il convoque un imaginaire enfantin entremêlé à une étrangeté mutant petit à petit en angoisse. Comme les poupées qu’ils sont, nos personnages se voient alors de plus en plus manipulés par ce mystérieux architecte qui a le bon goût de demeurer invisible jusqu’au final (et peut-être aurait-il dû le rester).

L’iconographie déployée durant une heure trente ne manque pas de graver quelques images inquiétantes et poétiques au creux de notre mémoire. Et des quelques défauts du projet, c’est peut-être son principal: la démonstration technique peut parfois prendre le pas sur l’intérêt du récit. C’est notamment le cas du troisième volet, certes agréable visuellement, mais se perdant dans un classicisme rendu d’autant plus flagrant lorsqu’il est comparé à ce qui a précédé. Il était aussi possible de mieux lier ces trois récits autour d’une seule et même demeure à travers trois époques différentes, comme le vend pourtant le synopsis. Cela aurait diminué la sensation d’assister par moments moins à un film qu’à une maquette de talents.

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Mais il serait dommage de bouder un tel plaisir pour si peu! La Maison prend grand soin d’extirper vos angoisses et de vous emporter dans son univers sombre sans être lourd, décalé sans être confus. Trois histoires étranges qui cohabitent sous un même toit et qui, à l’instar de ses poupées en coton, vous fascineront assez pour que vous preniez grand plaisir à être malmené.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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