Le cinéma de Polanski

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Les coronarétrospectives du cinéma – Loris S. Musumeci

Le nom fait grincer des dents. Après toutes ces polémiques, jusqu’à la dernière en date lors de la cérémonie des Césars du 28 février, parler de Polanski rime avec mauvais goût, voire pire. Il y a deux camps: ceux qui disent qu’il faut distinguer l’homme de l’œuvre, et ceux qui les voient comme inséparables. Ces derniers ont hurlé lorsque le réalisateur a été sacré meilleur réalisateur pour son film sur l’affaire Dreyfus J’accuse. Les premiers se sont dits qu’il n’y avait pas de problème moral à récompenser un homme pour son travail artistique, qui se distingue justement de sa vie privée.

J’essaie d’éviter les deux écueils. Non, un réalisateur n’est pas son film; non, le film ne doit pas être jugé en première instance à l’aune du comportement de son réalisateur. Un tournage, c’est une équipe, qui commence avec les acteurs et qui va jusqu’aux maquilleuses. Et non, un film, comme toute œuvre, ne peux pas être considéré comme un produit venant de personne, comme une sorte de jaillissement ex nihilo sur la scène de l’art, en l’occurrence du septième.

Un film ne peut donc pas être regardé seulement d’après le personnage qui le crée, comme il ne peut pas faire abstraction de son créateur. Un film, c’est un style; le style d’un réalisateur. C’est une voix qui parle sur l’écran, certes, mais aussi depuis l’arrière de la caméra. Polanski a raconté l’affaire Dreyfus avec J’accuse, mais il raconte forcément aussi quelque chose de lui. Ne serait-ce que dans le regard qu’il porte sur l’affaire. Un regard qui se forge à partir d’expériences personnelles, à partir d’un vécu. Ecrivains, musiciens, metteurs en scène, peintres et réalisateurs ne me contrediront pas.

Et il se trouve que Polanski a connu l’antisémitisme, jusqu’à son paroxysme. Il a grandi dans le ghetto de Cracovie, dont il est sorti en miraculé. Tout le reste de sa famille a été déportée, même si le père en est ressorti vivant. En attendant, Roman a connu le vagabondage, la traque; la guerre, en somme. Ensuite, il y a l’ascension artistique, l’accumulation de films devenus cultes jusqu’aujourd’hui, mais aussi une collection de navets, jusque dans les réalisations les plus récentes, à l’exception de J’accuse, qui a du bon.

Il y a eu un passage à Paris, puis le sommet de son art aux Etats-Unis. Lieu du second grand drame de sa vie où son épouse Sharon Tate est assassinée avec ses amis le 9 août 1969 par ladite famille Manson, une secte sataniste. La suite, entre allers-retours en Europe, affaires de viols, nouvelles consécrations et nouvelles arrestations, intéresserait une biographie. Ce que n’est pas cet article. Il est question pour moi de considérer si une rétrospective sur la cinéma de Polanski est légitime ou non.

Roman Polanski et sa défunte épouse, l’actrice Sharon Tate © Graziani

Vous avez la réponse, la rétrospective est légitime, et même précieuse. Pas d’hommages particuliers à Monsieur Roman Polanski, mais hommage à trois de ses films qui ont marqué deux membres de la rédaction: Rosemary’s Baby (1968), Le Pianiste (2002), Carnage (2011). Des films qui naissent pourtant de l’art d’un auteur, et c’est là tout le problème. On peut parler de ces trois films sans s’épancher sur la biographie de Polanski, mais on ne peut pas parler de ces trois films sans considération aucune de Polanski et de son vécu, en quelque sorte prémonitoire pour Rosemary’s Baby, rétrospectif pour Le Pianiste, et actuel pour Carnage. Aucun n’est une autobiographie, mais tous parlent à travers leur réalisateur de l’enfermement, du mal, de la paranoïa, de l’innocence sacrifiée.

Peut-être que Polanski aura toujours été et la victime et le bourreau qui figurent dans ses films. Peut-être qu’il aura été davantage bourreau que victime. Peut-être qu’il est paradoxal, un peu comme tout le monde en fait, mais que ses paradoxes touchent aux extrémités de la souffrance subie et de la souffrance infligée. Je préfère éviter les thèses psychanalytiques; je m’y perdrais et je perdrais le lecteur au passage.

En abordant aujourd’hui trois œuvres de Polanski, nous ne prenons parti pour personne. Et s’il y avait absolument un parti à prendre, ce serait toujours celui des victimes. Victime qu’a pu être Polanski, mais victimes également que sont Adèle Haenel et toutes personnes qui ont subi le viol et les harcèlements. Je le dis avec d’autant plus de tranquillité que j’ai pas de sympathie particulière, ni pour Haenel, ni pour Despentes, ni pour le féminisme en général. Voilà, c’est dit! Pas d’hypocrisie ou de double-jeu de ma part. Sans partager une grande partie des thèses du féminisme, je suis néanmoins sensible au cri d’indignation d’Haenel. Sans approuver Florence Foresti dans son spectacle, à mon sens désolant, lors de la cérémonie des Césars, je ne suis pas sourd à ses dires. Sans approuver la violence de Despentes dans sa tribune pour Libération, je la respecte dans le combat qu’elle mène avec tant d’autres femmes.

L’honnêteté et la conscience en paix sont la clef de la liberté. C’est ainsi qu’aujourd’hui je me sens libre, avec le reste de la rédaction qui ne partage pas forcément mes idées, de présenter des films gravés dans l’histoire du cinéma, dont le réalisateur ne pourra pas être oublié, ni ses crimes ni ceux qui l’attaquent. La justice rendra définitivement – un jour ou jamais – son verdict. En attendant, ne nous privons pas du cinéma, surtout quand le cinéma peut changer la vie. Ne nous privons d’aucune œuvre tant qu’elle élève l’âme, tant qu’elle a des trésors à transmettre. Ne nous privons pas de Polanski, fût-il derrière les barreaux. Et par-dessus tout, n’ignorons jamais la voix des victimes. Faisons la part des choses: restons dignes, à l’écoute. Libres.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Allociné

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