Le Joker, représentatif de nos distances politiques

Le Regard Libre N° 60 – Jonas Follonier

Le personnage du Joker, outre ce qu’il donne à réfléchir sur le plan cinématographique comme sur le plan philosophique, est révélateur d’un certain nombre de tensions politiques, que l’on pourrait réunir sous la notion de «distances».

Premièrement, la distance dans son sens le plus géographique: celle-là même qui sépare une ville de sa périphérie. Le film Joker s’enracine exactement dans ce contexte-là. Sans trop extrapoler, on peut voir le personnage du Joker, avec sa folie, avec son incompréhension, avec ses déceptions, comme le représentant métaphorique d’une certaine population déclassée. Reléguée dans la laideur, dans la pauvreté, dans le lointain de la périphérie. Cet enjeu est davantage relayé par la forme du film que par l’histoire en elle-même, mais Victor Hugo ne disait-il pas que «la forme, c’est le fond qui remonte à la surface?»

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Quoi qu’il en soit, il est coutume de dire qu’une œuvre appartient à son public. Il en va donc de même avec l’interprétation de cette dernière. Et force est de constater que si l’on dirige son attention vers ce thème du fossé entre le centre urbain et la périphérie, plusieurs aspects du film peuvent être vus à la lumière de cette thématique. Outre son décor, la confrontation que Joker monte entre le protagoniste et le monde audiovisuel peut résonner avec l’importance que prend la ville par rapport aux périphéries et aux campagnes. Quand il est question de prestige, de visibilité, de succès, un seul lieu semble tragiquement propice: la ville.

Deuxièmement, la distance sociale: la rancœur montante liée aux salaires, le sentiment d’être incompris, rejeté par la bonne société. La scène effroyable de rixe au milieu du métro exprime une violence sociale dont on ne peut s’accommoder. Contrairement à ce que laisse parfois entendre Emmanuel Macron et toute la social-démocratie européenne allant de la gauche social-libérale à la droite progressiste, tout n’est pas soluble dans la socio-économie. C’est pourquoi, comme l’écrit mon collègue Loris S. Musumeci, le Joker est responsable de ses actes. Il reste cependant que la socio-économie, c’est déjà beaucoup.

Vient alors la question du nombre: le Joker est un individu, mais malgré lui, il devient le héros caché d’une meute en colère. Selon le mot d’Engels, «à partir d’un certain nombre, la quantité devient une qualité.» C’est exactement ce qui se passe dans toute la seconde partie du film, où un effet de groupe se crée sans la volonté de son initiateur, donnant lieu à des rassemblements désordonnés en ville et des débordements en tous genres. Si le Joker a un nez rouge, les «gilets jaunes» ne sont pas loin.

Troisièmement, la distance psychologique, qui a aussi son versant social, et donc politique: la marginalisation de l’individu au sein de la société. Un thème vieux comme le monde, mais ô combien important encore aujourd’hui. Nous vivons, vous en conviendrez, dans un paradoxe gigantesque : on nous pousse à être nous-mêmes, à faire nos propres choix, à nous accomplir en tant qu’individus, on fait l’éloge de la différence et, en même temps, le mode de vie américain, accompagné par l’idéologie progressiste de ses universités et le vieux fond puritaniste de son peuple, nous enferme dans un modèle de société dont il n’est pas bien vu de s’extraire.

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Alors certes, il y a ces fameux oncles qui, aux fêtes de famille, critiquent la politique commerciale d’Apple et la société consumériste, il y a ces extrémistes de gauche dans les facs de lettres qui affichent un anti-américanisme primaire… mais à côté de ces insurgés du dimanche, il y a les vrais perdants de la mondialisation. Le Joker, avec ses particularités profondes, en est un représentant à sa façon. Si sa souffrance nous bouleverse, ce n’est pas pour rien.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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